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Le livre du mois du n° 556

Éduquer entre engagement et lucidité

Olivier Maulini. ESF sciences humaines, 2019


Dans cet ouvrage, qui n’a ni l’allure d’un guide d’enseignement ni d’une méthodologie présentant une nouvelle technologie éducative, Olivier Maulini, chercheur à l’université de Genève, avec une belle écriture, établit un état des lieux de l’école et du métier d’enseignant. Dans un souci constant de l’éthique de la discussion, il a l’ambition de plonger vertigineusement le lecteur dans une analyse complexe du métier d’enseignant, sans toutefois le noyer, en lui donnant des repères conceptuels pour penser d’une manière lucide. Et ceci dans des temps difficiles durant lesquels la pratique enseignante est soumise à bien des épreuves comme la non-reconnaissance, l’attaque et la dévalorisation du métier, le découragement et même la dépression. «  Un temps de passions tristes  », pour reprendre l’expression de François Dubet.

On trouve ici l’exigence de penser le métier d’une manière dialectique, mais en ne le réduisant ni à une technique, ni à une forme artistique. Le professionnalisme du métier reste un horizon, ainsi que l’exigence de la démocratie qui est «  le régime qui institutionnalise le conflit  ». C’est dans cette zone que le métier est étudié à partir de ce qu’il appelle «  dix synthèses thématiques  » : par les conflits et la controverse inlassables d’idées qui le traversent. Que l’on soit un enseignant débutant ou plus chevronné, au fil de la lecture, on est confronté à plusieurs enjeux professionnels que je me permets de reprendre en intégralité ici, ainsi listés et qui échafaudent l’ouvrage : le métier et ses doutes ; le travail et ses complications ; l’école publique et ses mises en cause ; les savoirs et leur interrogation ; le lien éducatif et ses tensions ; les débats de méthodes et leurs contradictions ; l’évaluation des apprentissages et ses contraintes ; la sélection des élèves et ce qu’elle nous dit du «  sale boulot  » ; la gouvernance de l’institution et ses ambivalences «  pour mieux voir les lendemains qui chanteront ou déchanteront  » (p. 19).

L’auteur prend appui sur différentes sources : recherches en sciences humaines et sociales ou en sciences de l’éducation, œuvres littéraires ou cinématographiques autour de la question «  comment doit agir un enseignant, face au tissu normatif de l’école et de la société, au milieu de dilemmes et controverses ?  » En ouverture, l’auteur nous propose un extrait de discussion entre un enseignant et ses élèves à propos d’un épisode de classe, extrait de L’homme en proie aux enfants, écrit en 1909 par Albert Thierry, intellectuel libertaire et enseignant, mort au front en 1915. Dans cet extrait, l’enseignant provoque, questionne et fait problématiser ses élèves, les étonne, les surprend, retourne en quelque sorte le contrat pédagogique ou didactique classique. Et c’est à partir de cela qu’Olivier Maulini nous accompagne dans l’épaisseur de la pratique enseignante : le métier, le travail réel, la forme scolaire, les savoirs et les compétences dans les programmes et dans les réalités vécues par l’enseignant et par les élèves, l’autonomie, la socialisation et la subjectivation, la fécondité de l’enseignement, les méthodes et l’activité des élèves, la conceptualisation, l’évaluation et ses fonctions, un enseignant au sein d’une institution, etc.

Pour Olivier Maulini, il s’agit de faire au fond des contradictions l’objet commun de travail de l’avenir, pour une réelle démocratisation. Il convoque toujours son camarade de route, Albert Thierry, pour délivrer ce message en forme d’ouverture (p. 164) : «  Je suis trop ignorant pour oser désespérer.  »

Andreea Capitanescu Benetti

Questions à Olivier Maulini

 

Ce livre peut être stimulant pour un lecteur enseignant, mais aussi un peu déstabilisant par une analyse du métier qui intègre autant la complexité et l’incertitude.

Peut-être porte-t-il bien son nom ? Le déséquilibre est toujours possible entre engagement et lucidité. Ni les certitudes aveugles, ni le doute paralysant ne me semblent recommandables en éducation. Nous savons où mènent les dogmes, y compris celui du relativisme. J’essaie de dresser un état des savoirs aussi compact et honnête que possible. Par exemple, pour montrer à quelles doubles contraintes font aujourd’hui face l’école et le travail enseignant, y compris en se les imposant eux-mêmes plus ou moins consciemment : extraire les élèves de la vie ordinaire pour les y préparer ; interroger les savoirs pour justifier leur nécessité ; installer un ordre en le légitimant en situation ; valoriser les pratiques pour collectivement les améliorer ; hiérarchiser les apprentissages pour moins se résoudre à sélectionner ; militer pour la démocratisation du monde même, et surtout si nous devons prouver pour cela que les professionnels sont crédibles parce qu’ils connaissent leur métier.

Vous affirmez qu’au fond, les enseignants ont en majorité des pratiques efficaces et diversifiées. Est-ce si sûr ? Et finalement, si c’était le cas, ne pourrait-on pas s’inquiéter puisque malgré cela, l’école ne remplit pas si bien ses missions ?

De quelle école parlons-nous ? De manière globale, la recherche a en effet tendance à valider les pratiques ordinaires : elles sont plus efficaces qu’on ne le dénonce parfois, et moins monolithiques que les conflits de méthodes ne semblent le suggérer. Mais le secret du progrès se nicherait dans le rapport entre les pratiques et les idées. Un paradoxe filtre des comparaisons internationales : plus les diplômes ont localement d’emprise sur les destins, plus l’école est idéalisée, plus l’académisme est la règle, et plus la quête pragmatique de résultats peut être disqualifiée. C’est ce qui pèserait sur la France et son sanctuaire républicain. Voilà, je crois, un bon exemple de complexité : comment progresser sans s’interroger, et comment s’interroger si le savoir, le professeur et l’école sont sacrés ? La tradition anglo-saxonne ne craint pas d’adouber les bonnes pratiques en les rapportant aux performances des élèves en situation d’épreuve standardisée : elle plaide grosso modo pour l’alternance des explications du maitre et des exercices de l’élève, la concession progressive d’autonomie, un dosage à la fois ferme et empathique de guidage et de dévolution. Quoi d’étonnant au fait que les pratiques ordinaires soient les plus efficaces pour réussir les évaluations ordinaires ? On peut idolâtrer ou diaboliser ce genre de recherches, cela n’aide en aucun cas à raisonner. Ce qui favorise les apprentissages, ce sont peut-être moins des méthodes magiques qu’un rapport prosaïque aux pratiques : sont-elles le juge de paix, donc la chose à améliorer par une rigoureuse et patiente formation, ou sont-elles négligeables parce que toujours indignes des idéalisations ?

Vous dites : «  Le pessimisme actif serait le dernier moyen de s’engager vraiment, donc lucidement. Pourquoi l’école et les enseignants feraient-ils exception ?  » Est-ce que les enseignants sont d’un pessimisme actif ces temps-ci ? Ne manquent-ils pas surtout d’optimisme et de confiance dans l’avenir ?

Le cercle vicieux est celui du pessimisme et de la passivité : rien ni personne d’autre que la profession ne lui donnera, à sa place, la fierté de son métier. La reconnaissance s’obtient, elle ne se quémande pas. Les enseignants ont de quoi être pessimistes : comme eux, je n’ai guère confiance dans l’avenir. Mais le pessimisme est une chose, la résignation une autre. On peut craindre le pire pour un élève, et pour cela ne jamais (l’)abandonner. On peut aussi croire à la rédemption de l’école par l’éducation et la pensée positive, et ainsi escamoter les conflits et les suspicions qui font le libre arbitre et sa démocratisation. Plus le monde se globalise, plus il peut localement se fragmenter, ce qui produit de l’angoisse et des régressions vers les simplismes qui se disputent le marché. Que va pouvoir la raison coopérative face au mur de l’épuisement de notre planète et à la lutte de tous contre tous pour ne pas partager ? Messieurs Trump, Xi, Poutine et Bolsonaro pourraient n’être que l’avant-garde d’une grossière pulsion régressive, obscurantiste et musclée. Nous pouvons la craindre pour nos enfants, mais ne nous oblige-t-elle pas à leur tendre les armes de l’opposition : celles du discernement et du dépassement des rapports de force par la discussion ?

Si, comme dans les contes, vous aviez trois souhaits à faire pour que l’école réponde au mieux aux défis des temps présents, quels seraient-ils ?

Le premier serait de renoncer aux contes. Le deuxième de préférer les comptes : à rendre et à réclamer. D’où le troisième : plus se battre, moins rêver.

Propos recueillis par Andreea Capitanescu Benetti et Jean-Michel Zakhartchouk

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