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Le livre du mois du n° 557

Des parents invisibles. L’école face à la précarité familiale

Pierre Périer. PUF, 2019.


L’école française, depuis les années 80, développe de multiples formes de partenariat avec les parents, pendant longtemps tenus à distance. Mais les recherches montrent que malgré les incitations à la coopération, les parents ne savent pas vraiment comment intervenir pour la scolarité de leurs enfants, surtout dans les termes attendus par l’école. Ils ne connaissent pas suffisamment le fonctionnement, les codes, la culture scolaire pour y faire face comme de réels partenaires. Pierre Périer montre qu’en fait, les parents les plus «  éloignés  » de l’école s’en éloignent encore plus.

L’auteur a cherché à faire émerger la parole des «  invisibles  » et des «  inaudibles  », en se rendant attentif à chacune des configurations familiales, à partir d’une enquête auprès de trente familles dans une zone urbaine sensible. Des familles définies comme vulnérables du point de vue de plusieurs critères : insécurité, rapport très instable à l’emploi, affaiblissement de liens sociaux, voire repli sur l’entre-soi.

L’auteur entre dans l’étude fine des logiques sociales des parents, de leurs expériences de collaboration et des ressources qu’ils mobilisent, de leurs aspirations et espérances fortes dans l’école et les adaptations. Pour beaucoup d’entre eux, l’école permet de se préparer à la vie future, à un travail, à être plus stable et indépendant financièrement, selon une vision «  utilitaire  » du rôle de l’institution scolaire. Les parents aspirent aussi à voir leur enfant poursuivre ses études le plus loin possible. Mais ils finissent souvent par se résigner et ajuster leurs espérances au fur et à mesure des difficultés rencontrées. Pour beaucoup d’entre eux, pèse leur propre rapport à leur scolarité parsemée d’échecs qui reste «  une trace mémorielle profonde, vivace et à expulser  » (p. 87).

Les familles populaires préparent les enfants à l’école, pour l’école, surtout dans le registre d’une éducation morale (le respect, la politesse, la bonne conduite, l’obéissance, l’effort, etc.). Or, on attend en réalité des parents qu’ils suivent la scolarité de leur enfant, notamment dans le cadre des devoirs. Et les parents des milieux populaires n’ont ni les méthodes, ni les ressources pour faire face, contrairement à d’autres milieux sociaux, et bien qu’ils soient dans une posture attentive et soutenue de surveillance pour que le travail soit fait au risque de conflits réguliers avec leurs enfants. D’où un sentiment d’incompétence, qui génère de la honte et une sorte de «  décrochage scolaire parental  ».

Lorsque l’échec arrive, malgré les aides, la confiance faiblement gagnée en début de scolarité se perd. Bien que les parents mettent en avant des difficultés comme la taille des classes ou un traitement parfois inéquitable entre les élèves, leurs espoirs dans l’école se réduisent, débouchant sur une résignation : on se prépare à oublier les rêves et on cherche à «  garder ou sauver la face  », à mettre à distance l’école, afin de ne pas se sentir disqualifié.

Quant aux enfants, ils vivent l’épreuve de la solitude face aux savoirs scolaires, aux choix d’orientation, à l’incertitude et aux impasses, ainsi qu’aux nombreuses sollicitations qui peuvent les dévier des apprentissages. L’enfant des familles populaires doit donc rapidement accéder à une autonomie cognitive et comportementale pour donner sens et valeur aux savoirs scolaires. Cette autonomie, pour rester engagés et conséquents dans les tâches scolaires, malgré leurs difficultés, suppose des dispositions et ressources personnelles importantes.

Ces enfants restent néanmoins des porte-paroles d’un monde à un autre, de l’école à la famille, avec tout ce qu’ils peuvent ou non transmettre d’un côté ou d’un autre, faisant preuve de loyauté en voulant protéger les uns et les autres.

Andreea Capitanescu Benetti

Questions à Pierre Périer

 

Peut-on généraliser à l’ensemble des familles populaires cette étude ?

Les trente familles (parents et enfants) que nous avons rencontrées à plusieurs reprises durant les deux années de la recherche font partie des plus précarisées au sein des classes populaires, incluant plus d’un tiers de parents immigrés et allophones pour certains. Ces familles habitant un quartier en zone urbaine sensible sont vulnérables au regard des incertitudes de l’emploi, des revenus ou du logement, et leurs enfants sont précocement confrontés à des difficultés scolaires. Au-delà de la pauvreté économique, c’est le cumul des facteurs de fragilité qui renforce leur isolement et les expose au risque de la relégation ou de l’exclusion. Certes, il n’est pas possible de généraliser à partir de ce seul groupe enquêté, mais il est légitime de penser que les types de processus et leurs effets sur ces familles concernent très largement, avec une intensité et des formes variables, les classes populaires, voire certaines franges des classes moyennes.

Notre démarche a eu pour fil conducteur d’entrer en relation avec les parents dits «  éloignés  » de l’école et d’écouter ceux qui le plus souvent sont sans voix, inaudibles bien que parlés par d’autres. L’enjeu consistait à recueillir leur parole et saisir au plus près leurs préoccupations et ce qui organise leur rapport à l’école. C’était donc moins un regard porté sur ces parents, selon une position d’extériorité, qu’une approche compréhensive à partir de ce qu’ils nous disent de leur expérience, de leurs attentes et souffrances face à l’école.

Dans certains entretiens, on ressent une désillusion dans les rêves que l’on posait sur l’école. Y a-t-il une fatalité ou bien l’école peut-elle encore faire quelque chose ?

Dans ces familles, les attentes à l’égard de l’école sont singulièrement élevées car, étant dépourvues des ressources et de l’héritage pouvant préparer l’avenir de leur enfant, elles dépendent plus que d’autres des chances et perspectives promises par la voie scolaire. Or, ces familles sont précisément celles qui peuvent le moins, que ce soit pour aider ou faire aider. La déception scolaire est alors fréquemment au rendez-vous, à la fois précocement, durablement et de façon répétée à l’échelle de la fratrie. Comment surmonter de telles épreuves et se protéger, soi et les siens ?

Certains parents perdent toute confiance en l’école, ayant le sentiment d’avoir été trahis. D’autres cèdent effectivement à une forme de fatalisme scolaire, car ils essentialisent les difficultés en les attribuant à une supposée nature de l’enfant. D’autres encore se soustraient au regard et jugement de l’école, qui les renvoient à une image négative de ce qu’ils font, voire, indirectement, de ce qu’ils sont. Plus l’école attend de ces parents-là en particulier, plus elle les soumet à un rôle en réalité inaccessible et à une comparaison avec d’autres familles où elles jouent perdantes. Les invisibles sont surexposés, car la norme dominante de la participation des parents d’élèves, chargés de «  suivre la scolarité  », souligne leur absence et leur incompétence en la matière.

Les enseignants sont-ils, selon vous, conscients de la vulnérabilité et de la précarité de ces parents ?

Les enseignants n’éludent pas les difficultés de ces familles mais, d’une part, ils n’en soupçonnent pas l’ampleur et les conséquences, et d’autre part, ne savent pas comment les appréhender et les aider à les surmonter. Loin de porter collectivement ces défis, les enseignants les affrontent le plus souvent dans une forme de solitude qui incite à se dédouaner et à rejeter hors de la classe la cause de difficultés qui ne trouvent pas de solution et laissent un sentiment d’échec. C’est un mécanisme défensif qui conduit notamment à surresponsabiliser les parents qui, de leur côté, estiment être injustement jugés et déconsidérés. Lorsqu’elle se produit, la rencontre se fait sur fond de désaccord et chacun peut avoir le sentiment que l’autre ne l’écoute pas et ne le respecte pas.

Face à de tels défis, l’enjeu d’une politique de coopération équitable pourrait se situer sur deux plans. Au niveau institutionnel, en incitant à travailler en équipe tant sur les réponses à apporter que sur les projets à développer en amont. Des actions se développent dans des contextes scolaires contrastés, elles tracent la voie de possibles impliquant une mobilisation locale et une reconnaissance des acteurs engagés [1]. Au niveau individuel, en saisissant les opportunités d’échanges en face-à-face, au gré des interactions spontanées avec les parents. En effet, les récits de parents les moins proches de l’école ont montré que la confiance avait pu s’instaurer dans ce type de situation, sur la base d’une relation «  d’humain à humain  » comme le dira une mère, sans enjeu de scolarité dans un premier temps, mais qui a pu rassurer dans leur légitimité les parents d’élèves.

Propos recueillis par Andreea Capitanescu Benetti


[1Voir, pour des exemples de projets, Pierre Périer, Marie-Odile Sandoz, Relations école-familles de la maternelle au lycée. Analyses, ressources et outils, Centre Alain Savary IFE-ENS, juin 2018.

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