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La chronique de Nipédu du n° 545

Vous avez dit innovation ?

Régis Forgione, Fabien Hobart et Jean-Philippe Maitre


Depuis EIDOS64 [1] jusqu’à l’enregistrement de notre dernière émission en compagnie de la si perspicace Françoise Cros [2], plus que jamais, ces dernières semaines ont été sous le signe de l’innovation chez Nipédu.

Le vocable est devenu incontournable dans les milieux de l’éducation et de la formation. Certains ne peuvent plus envisager leur métier sans la lumière de ces pratiques sans cesse renouvelées. D’autres crient à la supercherie de ces innovateurs autodéclarés qui ne feraient que reproduire, sous de beaux apparats (souvent numériques), et parfois sans le savoir, ce qui les aurait largement précédés dans d’autres temps ou d’autres lieux.

Dans le Grand Robert, le verbe «  innover  » est défini comme le fait d’introduire quelque chose de nouveau dans une chose établie. Nous faisons l’hypothèse que les dissensions sur l’innovation en éducation trouvent leur origine derrière la chose établie. Peut-on vraiment considérer que des pratiques pédagogiques soient jamais établies ?

À l’échelle de l’histoire et des territoires, elles ont pris et prennent encore toutes les formes : en groupe ou particulière, autoritaire ou non, utilisant tel ou tel outil. La liste est sans fin. À l’échelle d’une génération et d’un pays et pour toujours mieux correspondre aux politiques volubiles, les réformes s’enchainent, ajustent sur un point ou sur un autre et ainsi sans cesse demandent aux enseignants de s’adapter et de sortir de ce qui n’a pas encore eu le temps de s’établir. Certains aiment d’ailleurs tellement ça que, même sans injonction (parfois juste une légère incitation d’Expéritech, des Cardie (conseillers académiques recherche et développement en innovation et en expérimentation), etc.), ils s’en donnent à cœur joie.

Alors, la chose éducative ne serait-elle pas intrinsèquement une constante innovation ? Innover ne serait-il pas ce qu’il y a de plus traditionnel en éducation ? Ce paradoxe laisse entendre que le mot n’est peut-être pas le bon.

En effet, si la constante évolution des pratiques pédagogiques (même cyclique) reste de l’innovation dans nos bouches parce que nouvelles dans un contexte donné, comment ne pas créer la confusion, lorsque dans d’autres champs d’exercices (la technique en tête de ligne), le même terme désigne l’apparition indubitable d’objets nouveaux autant pour ici et maintenant que pour hier et ailleurs ?

Non, nous ne venons pas de tendre le bâton qui nous battra. Oui, certains de ces objets indubitablement nouveaux sont largement entrés en classe. Oui, ils ont modifié les activités proposées aux élèves. En ce sens, ils ont fait entrer du nouveau dans la salle de classe. Mais l’innovation n’a-t-elle à cœur de qualifier que le nouveau de nos pratiques ? Notre horizon n’est pas là. Ce n’est pas celui de nos pratiques, mais bien celui des apprentissages des élèves. Et dans la manière de montrer que tel dispositif pédagogique a permis de nouveaux ou de meilleurs apprentissages, le consensus n’existe pas. Appréciez l’euphémisme.

En fait, peut-être n’innovons-nous pas. Peut-être serait-il plus prudent de dire que nous tentons, puis que, de ces essais, nous apprenons. Parler d’innovation serait alors un peu comme ces élèves qui, pour cacher leur manque de confiance, disent à leurs camarades qu’ils ont tout compris avant d’avoir vu leur copie corrigée.

Régis Forgione, Fabien Hobart et Jean-Philippe Maitre


[2Françoise Cros, Innovation et société : le cas de l’école, ESTI Éditions, 2017 et épisode 92 de Nipédu : https://m-url.eu/r-1n2v.

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