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N° 542 - Bienveillants et exigeants

Smasher la motivation

Emmanuel Richardot

L’enseignement de l’éducation physique et sportive en lycée technologique et professionnel amène à centrer l’exigence différemment. Objectif : l’investissement de tous.

La première exigence que j’impose à toutes mes classes est la sécurité. Elle fait partie de ce que j’appelle mon « socle commun d’exigences ». L’éducation physique et sportive (EPS) comme les matières professionnelles (menuiserie, plomberie) engagent très régulièrement l’intégrité physique des élèves pendant les cours. Mais la sécurité ne se limite pas aux dangers physiques, elle doit prendre en compte aussi le psychologique. Les violences verbales entre élèves se banalisent et rentrent dans le langage courant. Comme beaucoup, je n’arrive pas à me résoudre à laisser les élèves dans cet univers qui va façonner leur vie d’adulte.

La seconde est l’investissement. La part d’inné se réduit face aux progrès rendus possibles par l’acquis. L’époque du grand qui marque tous les points au basket et qui a forcément une très bonne note est révolue. La performance prend de moins en moins de place dans l’évaluation : maintenant, tout le monde peut trouver sa place sans être un athlète confirmé. Je dis souvent à mes élèves : « On a le droit d’être nul, mais on n’a pas le droit de rien faire. » C’est à la fois une exigence pour eux mais aussi pour moi, car c’est à moi que revient la tâche de mettre en œuvre ces exigences et de trouver les solutions innovantes.

Une stratégie d’adaptation

Comment mettre en place au quotidien la dialectique exigence-bienveillance face à la diversité des publics ? Il faut développer des stratégies pédagogiques pour remporter l’adhésion et l’investissement de tous. Prenons l’exemple d’une classe de 1re bac pro FCA (froid et conditionnement de l’air) avec l’activité volleyball. La présentation et l’angle d’entrée dans l’activité jouent énormément sur l’investissement à venir des élèves : une approche académique par un l’aspect technique (passe haute, manchette) a vite tendance à les rebuter et à les mettre en échec. Je privilégie une entrée par les représentations.

Qu’est-ce qui fait rêver au volley ? Le smash ! Ce geste technique, individuel par sa réalisation et collectif par sa construction, est très compliqué à mettre en place et nécessite un temps long d’apprentissage. Baisser largement la hauteur du filet, utiliser des ballons qui font « moins mal aux mains », privilégier un terrain et un effectif réduits, mettre en place des règles simplifiées ou autoriser le service « à la cuillère », tous ces éléments font que lors des premiers matchs, tous les élèves ont la possibilité de marquer par un smash, de contrer, de renvoyer, etc. Cela donne des matchs un peu euphoriques où tout le monde peut marquer des points, smasher par des gestes spectaculaires aux yeux de l’individu et de la classe. En réduisant les contraintes, je favorise la réussite et l’engouement du plus grand nombre. Je remets un peu d’égalité et de sens, bref je vends du rêve et je suscite leur motivation en leur permettant un accès à l’exploit et au spectaculaire.

Procéder autrement

Dans d’autres cas, mon approche est plus techniciste, car les élèves sont davantage scolaires. La gestion de classe n’est plus une préoccupation, je centre davantage mon intervention sur le lien avec la réussite aux examens et parfois sur le travail personnel, les devoirs à la maison. Pour certains c’est un choc, mais l’enseignant d’EPS peut demander du travail en dehors des cours comme les autres enseignants. Cette exigence relève pour moi d’une ambition de formation, d’éducation et d’acculturation pour mes élèves.

Prenons l’exemple de la course en durée. Il s’agit de préparer les élèves à être dans une autonomie sécuritaire, pour être capable de s’entrainer seul lors de leur vie d’adulte. Faute de temps, les apports théoriques (biologie, méthode d’entrainement, indice de masse corporelle) ne peuvent pas uniquement se faire durant les cours d’EPS. C’est pour cette raison que mon enseignement évolue et se développe vers des QCM (questionnaire à choix multiple) en ligne ou des textes écrits qu’ils peuvent consulter dans un drive, à la fois pour gagner du temps et pour leur donner tous les éléments pour construire leur entrainement [1].

En fait, la bienveillance va, pour moi, se situer dans le niveau d’exigence que j’ai envers mes élèves. Je suis bienveillant dans la mesure où je mets l’accent sur un socle commun d’exigences qui représente des éléments importants de l’implication et de l’éducation des jeunes. On a tous des souvenirs de moments difficiles durant notre vie scolaire et personnelle, mais qui ont construit notre personnalité et nous ont aidés à franchir des paliers. Je reprends les propos d’un de mes enseignants de fac : « Le haut niveau, c’est le niveau précédent une fois qu’on l’a dépassé. »

Emmanuel Richardot
Professeur d’éducation physique


Pour aller plus loin
Plaisir et processus éducatif en EPS. Une pédagogie de la mobilisation, sous la coordination de François Lavie et Philippe Gagnaire, éditions AE-EPS, 2014.


[1Pour cet exemple, je vous renvoie à ma contribution au dossier des Cahiers pédagogiques sur les classes inversées : http://www.cahiers-pedagogiques.com/En-EPS-un-gadget-pedagogique-ou-un-outil-d-avenir.

Sur la librairie

 

Bienveillants et exigeants
La notion de bienveillance a fait ces dernières années une entrée en force à l’école. Son articulation avec la mission principale de l’école (transmettre) n’est pas simple, surtout lorsqu’on inscrit cette «  transmission  » dans l’exigence que tous les élèves parviennent à un niveau qui leur donne de l’autonomie.

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