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N° 551 - Expliciter en classe

Pour une culture générale du climat

Valérie Masson-Delmotte

En même temps que nous lançons une lettre ouverte au ministre pour que les questions liées au climat soient davantage présentes dans notre école, nous avons recueilli l’avis d’une éminente spécialiste en climatologie, qui a, de son côté, lancé une pétition pour leur prise en compte dans les programmes de lycée.

Je mène des recherches en sciences du climat depuis 1993 et j’observe le foisonnement de connaissances nouvelles, avec près de 20 000 publications scientifiques par an contenant les mots clés «  changement climatique  ». Je coordonne depuis 2015 la préparation de rapports d’évaluation sur l’état des connaissances pour les décideurs politiques, via le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), mais tout le travail de production de connaissances nouvelles et tout le travail fait pour évaluer l’état des connaissances et le transmettre le plus justement possible est réalisé pour l’ensemble de la société.

J’ai conscience d’avoir le privilège d’être rémunérée par de l’argent public, c’est-à-dire par les impôts payés par mes concitoyens, pour me consacrer à un travail qui me passionne. J’ai, depuis le début, le sentiment de devoir rendre à la société ce pour quoi je suis payée, c’est-à-dire ces connaissances nouvelles. Je me suis engagée dès mon doctorat dans le partage des connaissances, avec les portes ouvertes et visites de laboratoires, puis des interventions devant différents publics, et en particulier la jeunesse. Étant également mère de famille, je me suis posé beaucoup de questions sur la manière de parler du changement climatique aux plus jeunes. Je suis convaincue que la connaissance de l’évolution passée du climat (et du vivant) doit faire partie de la culture générale, au même titre que l’histoire des civilisations humaines.

Je me suis aussi intéressée à expliquer la physique du climat aux enfants, en trouvant des mots simples et des analogies pour expliquer ce qu’est l’effet de serre. J’ai aussi enseigné à différents types d’étudiants : université, écoles d’ingénieur, Capes (certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré), etc. Je me suis interrogée sur la manière de construire des repères, d’avoir une image d’ensemble de ce qu’est le changement climatique, des connaissances permettant d’explorer les risques climatiques futurs, et leur donner des pistes autour des solutions pour l’adaptation et pour la réduction des rejets de gaz à effet de serre.

Parler aux élèves du changement climatique

Cela m’a amenée, il y a une dizaine d’années, à rédiger avec d’autres scientifiques trois petits livres pour les 9-12 ans autour du climat, des expéditions polaires et de l’effet de serre, en interaction avec des classes de CM2. J’adore la curiosité des enfants, leur envie de donner sens au monde qui les entoure, et leur franchise. J’ai vu des progrès considérables au cours du temps dans la formation des professeurs de primaire, collège et lycée, notamment pour l’enseignement de spécialité SVT (sciences de la vie et de la Terre) de terminale dans les précédents programmes. J’ai vu l’engagement des enseignants pour construire des projets pédagogiques en relation avec le développement durable, afin de construire une écocitoyenneté joyeuse et inclusive.

Mes filles de 17 et 20 ans n’ont eu que très peu de cours sur ces enjeux au collège et au lycée. Je pensais naïvement qu’il y avait, dans la mise en place des nouveaux programmes du secondaire, une attention particulière portée au changement climatique et à la biodiversité. Fin 2018, j’ai été interpellée par des enseignants et des inspecteurs de l’Éducation nationale, très inquiets des nouveaux programmes de lycée sur le volet changement climatique. D’où le lancement d’une pétition pour intégrer les enjeux environnementaux dans les nouveaux programmes du lycée [1].

L’objectif n’est pas de faire émerger une poignée de spécialistes à la fin du lycée, mais de construire des repères solides, pour permettre à chacun de donner sens à l’actualité et se positionner de manière rationnelle dans un monde où les fake news prolifèrent.

Est-ce normal qu’un adolescent qui s’intéresse à un sujet important doive se former seul, en glanant des informations sur les réseaux sociaux, via la communication, parfois anxiogène, des organisations non gouvernementales ? Non. C’est un sujet qui doit être enseigné de manière construite, sur plusieurs années, et qui mériterait que les connaissances soient évaluées, par exemple en 3e et en terminale.

Des propositions

Je pense qu’un volume de l’ordre de dix heures de cours par an, sur toute la scolarité de collège et de lycée, au travers des différentes disciplines, serait pertinent. Cet enseignement relève au moins de la physique-chimie, des SVT, de l’histoire-géographie, de l’économie, des langues vivantes (les différentes perspectives dans le monde), des langues mortes (racine grecque du mot klima), de l’éducation civique, de la philosophie (Penser l’anthropocène), et peut fournir des exemples d’applications dans les autres disciplines.

Certains m’ont accusée de vouloir angoisser les enfants. Ce n’est clairement pas le propos. L’objectif est de transmettre aux plus jeunes, et le plus vite possible, les connaissances les plus récentes pour qu’elles leur permettent de gérer les risques climatiques de manière intelligente, en intégrant dans leur vision du monde le fait que les aléas vont changer. Il ne faut pas regarder dans le rétroviseur pour savoir à quoi s’attendre demain, mais mobiliser l’information climatique pour anticiper. C’est aussi mobiliser l’intelligence de la jeunesse, sa force de créativité, pour former le terreau qui permettra de construire l’innovation sociale et l’innovation technologique porteuses de solutions. Il faut pour cela lui donner des clés pour comprendre les enjeux sociaux et environnementaux de transitions qui soient éthiques, équitables et justes. Ce sont aussi des clés pour les métiers de demain, pour la compétitivité des entreprises françaises et l’efficacité des administrations publiques et des collectivités. Il s’agit de construire une pensée complexe, en permettant aux élèves de comprendre les liens entre le climat et la biodiversité (solutions de baisse des rejets de gaz à effet de serre) et l’amélioration de la santé publique (l’alimentation, la qualité de l’air, etc.).

Ces enjeux sont majeurs. L’Office for Climate Education, porté par l’astrophysicien Pierre Léna, président d’honneur de la fondation La main à la pâte, va en ce sens et fournit des ressources précieuses aux enseignants. Il met en œuvre une recommandation forte du partenariat interacadémique [2] (la réunion des académies des sciences des différents pays). Malheureusement, les autorités de l’Éducation nationale paraissent peu intéressées, et les demandes de rencontrer le ministre ont été vaines.

Valérie Masson-Delmotte
Climatologue, membre du GIEC, chercheuse au CNRS, université de Paris Saclay

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