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N° 540 - Voie professionnelle : (r)évolutions en cours

Plaidoyer pour l’alternance

Patrick Gues

L’alternance est un dispositif d’enseignement qui permet le développement global de la personne et son insertion efficiente dans la société.

En France, la formation par alternance (qui regroupe des dispositifs variés) a trouvé progressivement, après de multiples batailles, une forme de reconnaissance. Elle a même influencé la conception de l’enseignement classique, depuis le collège (stage de 3e) jusqu’à l’enseignement supérieur (licence, master). Les stages en entreprise sous statut scolaire se sont multipliés au lycée professionnel, l’apprentissage a été valorisé et le contrat de professionnalisation a été créé.

Alors qu’il y a quelques années encore, ces parcours étaient plutôt décriés, réservés à ceux qui avaient les résultats scolaires les plus faibles, les formations par alternance sont aujourd’hui très recherchées. Il y a des signes qui ne trompent pas : 61 % des jeunes de la génération 2010 ont réalisé au moins un stage pendant leurs études, 12 % des sortants de l’enseignement supérieur sont passés par l’apprentissage [1], 91 % des jeunes ont une image positive de l’apprentissage et des formations alternées [2].

La formation par alternance est une autre façon d’apprendre qui permet de contourner, en grande partie, les inconvénients du système traditionnel : programme démesuré, contenu d’enseignement sans lien avec la réalité et le concret, défaut d’individualisation. L’alternance plonge les jeunes au cœur du monde du travail et de sa complexité. L’exercice d’un métier en vraie grandeur les valorise. À l’école, ils s’ennuient souvent, car trop en position d’écoute passive. Avec l’alternance, leur monde se transforme : nouveaux espaces d’évolution, autres mécanismes pour apprendre qui s’enclenchent. Ils deviennent curieux et actifs, retrouvant une motivation et un sens à leurs études. Grâce à cette mise en activité, le travail est considéré comme formateur : «  Le travailleur travaille d’abord, disait Célestin Freinet [3]. C’est dans son travail, à travers et par son travail qu’il réfléchit, qu’il apprend, qu’il juge, qu’il sent et qu’il aime. »

Faire grandir

Une autre raison est relative au développement de la personnalité. L’alternance est un accélérateur de maturité favorisant des processus qui donnent confiance, qui donnent du sens et éveillent la curiosité, qui permettent d’agir concrètement et d’entreprendre encore. L’alternance permet aussi à la jeunesse d’explorer des rites de passage, d’emprunter des parcours initiatiques qui ont disparu des autres systèmes, de surmonter des épreuves, de gérer des ruptures. Cette jeunesse avance progressivement vers le monde des adultes, en apportant sa pierre à la construction du monde.

La reconnaissance sociale ensuite. L’alternance est l’occasion de renouer le dialogue avec des adultes : avec les parents d’élèves avant tout, grâce à des résultats autres que scolaires, avec des maitres de stage ou d’apprentissage qui deviennent des référents. L’alternant se transforme et s’élève au rang de personne responsable qui tient un rôle dans la société au côté d’autres adultes. Il est à côté d’un chef d’entreprise ou d’un collègue de travail, fait des choses utiles, est considéré et acquiert un statut. « Quand je suis au travail, je me sens exister [4].  »

Enfin, l’alternance est un dispositif qui fait système, qui traite de la formation proprement dite, mais a également des aspects humains et éducatifs. Les Maisons familiales rurales [5] ont bien compris cette approche humaniste et globale de l’éducation. Une étude récente, commanditée par le ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt à l’automne 2016, vient étayer cette thèse d’un référentiel global de l’alternance [6].

Se construire

Depuis trente ans, de nombreux responsables poussent au développement de la formation par alternance. Nous ne pouvons que nous en réjouir. L’alternance a certes des vertus intrinsèques qu’il est impossible d’ignorer : elle favorise la maturité des jeunes, leur autonomie, la socialisation et l’accès à l’emploi. Mais le passage d’un temps à l’école à un temps dans l’entreprise ne suffit pas pour être qualifié d’enseignement alterné. Il serait donc extrêmement réducteur de cantonner l’alternance à la seule résolution des problèmes d’emploi. L’alternance mérite mieux !

L’alternance est un système de formation global qui renouvèle de nombreux aspects de l’enseignement, qui bouscule nos vieilles certitudes, qui détricote nos idées reçues. Avec l’alternance, se met en place un processus vivant et efficace d’intégration des connaissances : là où l’école traditionnelle est un simple lieu d’accumulation des savoirs, l’alternance réalise l’utopique unité pédagogique entre le monde familial, celui de l’entreprise et l’école. Avec l’alternance, les animateurs et accompagnateurs de formation sont les nouveaux enseignants ; avec l’alternance, chaque jeune est appelé à se construire professionnellement, socialement, humainement.

Au-delà de la formation

Ainsi, la formation alternée n’est pas seulement un procédé de formation. C’est un concept complexe qui suppose de gérer un certain nombre d’oxymores, d’oppositions et de contradictions qui font toute sa richesse : production-formation, rupture-continuité, travail manuel-travail intellectuel, formation professionnelle-formation générale, projet personnel-engagement citoyen.

Nous pensons donc que c’est cette série de mécanismes induits par les principes mêmes de l’alternance, puis bonifiés et imbriqués les uns avec les autres, qui fait que l’alternance devient un processus éducatif efficient permettant de former des hommes et des femmes de métier, cultivés, capables d’esprit critique, attentifs au monde et aux autres et bien dans leur peau. Mais pour ce faire, quelques principes de base sont à respecter, car s’il y a de bonnes alternances assurément, il y en a aussi de très mauvaises. L’alternance a donc besoin de préciser ses contours, de définir ses caractéristiques. Les acquis des Maisons familiales rurales et la référence à Célestin Freinet et ses célèbres invariants [7] permettent de tenter de penser l’alternance dans sa globalité et de donner aux pratiques éducatives un cadre opérationnel qui lui donne du sens.

Patrick Gues
Responsable communication à l’Union nationale des Maisons familiales rurales


En savoir plus

Les invariants de l’alternance

  • Invariant 1 : L’éducation est globale.
  • Invariant 2 : La vie est support d’apprentissage. L’éducation formelle et l’éducation informelle se complètent judicieusement.
  • Invariant 3 : L’alternance est une formation ancrée dans le réel qui permet de partir du concret et d’aller vers l’abstrait.
  • Invariant 4 : Le travail est source de savoir, d’expérience, d’accomplissement, d’épanouissement.
  • Invariant 5 : L’alternant participe à la construction de son propre savoir. Il devient auteur/acteur de sa formation.
  • Invariant 6 : Pratique/théorie, production/formation, travail manuel/travail intellectuel ne s’opposent pas. Ils s’enrichissent mutuellement.
  • Invariant 7 : Formation professionnelle et formation générale sont étroitement associées. Le savoir technique n’est qu’un instrument au service de la compréhension du monde et des autres et la formation humaine.
  • Invariant 8 : La formation par alternance donne du sens à l’éducation.
  • Invariant 9 : Un cursus par alternance est structuré par un plan de formation, colonne vertébrale des dispositifs d’apprentissage, élaboré en équipe éducative.
  • Invariant 10 : L’alternance décloisonne les disciplines, privilégie les liens, l’analyse systémique et l’approche complexe.
  • Invariant 11 : Dans une formation par alternance, le travail en équipe éducative est incontournable.
  • Invariant 12 : Chaque séquence en entreprise est le support d’une étude qui permet à l’alternant de questionner et d’appréhender un sujet technique, économique ou social.
  • Invariant 13 : Le vécu des jeunes est systématiquement analysé par un jeu de contextualisation, dé-contextualisations, ré-contextualisation et systématiquement mis en mots.
  • Invariant 14 : Des temps collectifs de bilan, d’analyse et de confrontations entre pairs sont indispensables au retour du «  stage  ». Ils permettent une distanciation et une saine prise de recul sur sa pratique et son environnement.
  • Invariant 15 : Les temps en entreprise et les temps à l’école sont considérés comme équivalents par nature.
  • Invariant 16 : Chaque séjour (en entreprise ou en centre de formation) a une durée suffisamment longue pour éviter les ruptures permanentes et dé-structurantes.
  • Invariant 17 : L’alternance des séjours en entreprise et en centre de formation est régulière.
  • Invariant 18 : L’alternance intègre une formation par étape. Chacun évolue selon ses envies, ses aptitudes, tout au long de la vie. Elle permet de mûrir un projet.
  • Invariant 19 : Les formateurs de l’alternance sont des animateurs de la formation et des accompagnateurs de projets.
  • Invariant 20 : Les formateurs de l’alternance bénéficient d’une formation pédagogique adaptée.
  • Invariant 21 : L’alternance valorise tous les talents de chaque individu.
  • Invariant 22 : L’évaluation d’un alternant prend en compte les différents espaces de formation.
  • Invariant 23 : Les formateurs de l’alternance connaissent le monde l’entreprise et l’environnement socio-économique des alternants dont ils ont la charge.
  • Invariant 24 : Le professionnalisme, l’envie d’entreprendre et la responsabilité sont des principes au cœur des formations par alternance.
  • Invariant 25 : L’accueil des alternants en centre résidentiel, durant les temps de formation «  académique  », est encouragé. Ce temps permet des activités culturelles, la vie de groupe et une coupure avec le milieu de vie.
  • Invariant 26 : L’alternance permet de vivre concrètement la citoyenneté et la rencontre de l’autre. Les centres de formation par alternance complètent cette ouverture par des temps de mobilité, intellectuelle ou physique.
  • Invariant 27 : L’alternance instaure un dialogue constructif entre un jeune et des adultes.
  • Invariant 28 : Il n’y a pas de formation par alternance s’il n’y a pas des adultes compréhensifs (parents, maîtres de stage ou d’apprentissage, tuteurs, formateurs…) qui s’engagent au côté de l’alternant.
  • Invariant 29 : Il n’y a pas d’alternance s’il n’y a pas d’entreprise accueillante, bienveillante et citoyenne.
  • Invariant 30 : Chaque alternant est, dans l’entreprise, suivi par un tuteur volontaire.
  • Invariant 31 : L’entreprise s’investit dans la formation. Elle accompagne l’alternant dans ses progressions et dans sa qualification.
  • Invariant 32 : L’alternance a pour objet de mettre des jeunes et des adultes dans un même processus de développement personnel.
  • Invariant 33 : Par son travail et les relations qu’il tisse avec les adultes, l’alternant acquiert un statut social et une reconnaissance.
  • Invariant 34 : L’entrée dans une formation par alternance se prépare et se réfléchit.
  • Invariant 35 : L’alternance est progressive suivant l’âge de l’apprenant. Les conditions d’accueil, le type d’entreprise et les temps de présence au travail sont adaptés en conséquence.
  • Invariant 36 : Chaque alternant est accompagné par un formateur pour résoudre les problèmes matériels liés à l’alternance : transport, repas, hébergement, sécurité, coût…
  • Invariant 37 : Les formateurs visitent régulièrement les lieux de «  stage  » et restent en contact permanent avec les alternants et les tuteurs.
  • Invariant 38 : Les centres de formation par alternance tissent des liens de confiance entre les entreprises, les jeunes et les parents et favorisent le dialogue entre les partenaires.
  • Invariant 39 : Un outil de liaison est mis en place entre les différents acteurs de la formation.
  • Invariant 40 : Les centres de formation par alternance sont des centres de ressources polyvalents au service d’un territoire identifié. Ils participent à son développement économique et humain.

P. G.


Le blog de l’auteur
https://patrickgues.wordpress.com/2011/09/17/12-conditions-pour-reussir-une-formation-alternee/


[1«  Faire des études supérieures et après ? Enquête Génération 2010 – Interrogation 2013  », Nef n° 52, septembre 2015.

[2Sondage réalisé par Ipsos auprès de 1 002 jeunes âgés de 18 à 35 ans en juillet 2014, publié le 9 octobre 2014.

[3Célestin Freinet, Les Dits de Mathieu, éditions Delachaux et Niestlé, 1967.

[4Propos recueillis lors du sondage cité.

[5Il s’agit d’un mouvement associatif comprenant aujourd’hui 430 établissements de formation qui scolarisent 62 000 élèves en formation scolaire par alternance ou par apprentissage et 30 000 stagiaires adultes en formation continue.

[7Célestin Freinet, «  Les invariants pédagogiques  », Bibliothèque de l’école moderne n° 25, janvier 1964.

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