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Le livre du mois du n° 540 - Voie professionnelle : (r)évolutions en cours

Le travail collaboratif des enseignants : pourquoi ? Comment ? Travailler en équipe au collège et au lycée

Jean-Claude Meyer. ESF éditeur, 2017


« Qu’arrive-t-il quand la collaboration enseignante devient une norme ?  », s’interroge Jean-Claude Meyer citant Claude Lessard. Comment comprendre qu’un «  idéal professionnel désirable  » peine tant à s’installer de façon permanente dans les pratiques professionnelles ? La prégnance du modèle «  un maitre, une classe  » continue à faire porter le regard de façon privilégiée, voire exclusive, sur le face-à-face avec les élèves et ce qui s’y joue, en négligeant l’activité enseignante en amont et en aval de ce face-à-face, vue comme relevant du privé. Pourtant, nous rappelle l’auteur, la massification et la demande sociale vis-à-vis de l’école interrogent fortement les pratiques enseignantes et supposent qu’elles soient concertées et cohérentes.

Or, c’est bien en amont et en aval du cours, dans la confrontation d’expériences, dans leur analyse et leur évaluation, dans l’élaboration d’hypothèses de travail et de réajustements que se construit cette cohérence. D’où l’insistance de Jean-Claude Meyer à orienter différemment le regard et à porter la plus grande attention à ce qui se passe avant et après la pratique en classe, dans les moments décisifs que sont la conception et la mise en œuvre du curriculum disciplinaire et transversal, l’autoévaluation du travail collaboratif, la veille didactique et la veille pédagogique à des fins de formation. Cette invitation suppose un changement de culture et de vision du métier. Est-ce l’une des raisons qui rend si difficile la mise en place du travail collaboratif ? Est-il perçu comme une menace de la sacrosainte liberté pédagogique ?

Bénéfices

Pourtant, l’auteur le rappelle, là où le travail collaboratif existe, enseignants et élèves en tirent le plus souvent de multiples bénéfices : efficacité, qualité, plaisir de travailler. S’il est souvent couteux à installer, il apporte, à terme, gain de temps et confort aux équipes. Deux exemples longuement développés dans la seconde partie de l’ouvrage (une équipe de professeurs de français au cycle 4 du collège et une équipe chargée de l’accompagnement personnalisé au lycée en 2de) montrent que ce changement ne devrait pas être vécu sur le seul versant de la contrainte : les équipes peuvent se saisir du pouvoir qu’elles ont pour questionner leur cadre de travail. La qualité de l’enseignement s’améliore grâce au travail concerté qui contribue, de ce fait, à un sentiment accru d’efficacité et entretient la stimulation et le plaisir de travailler. Dans un contexte qui se complexifie, le travail collaboratif devient un «  impératif éthique  » pour tout professionnel soucieux des effets de son action.

Si l’engagement professionnel de chacun (et pas seulement des militants) est nécessaire pour relever ce défi, il doit pouvoir s’adosser à une organisation de l’établissement pensé comme «  organisation apprenante  » et s’inscrire durablement dans un projet impulsé et soutenu par le chef d’établissement, dont le rôle est décisif. Il devrait pouvoir aussi s’appuyer, ce qui est loin d’être toujours le cas, sur les apports d’une formation initiale utilisant toutes les ressources d’une véritable alternance intégrative entre les ÉSPÉ (école supérieure du professorat et de l’éducation) et l’accompagnement sur le terrain, par les tuteurs notamment.

La lecture de cet ouvrage, informé par les résultats de la recherche et une solide connaissance du terrain, est un apport précieux pour aider chacun à œuvrer pour que son établissement devienne «  un espace partagé des pratiques professionnelles  », afin de mieux se saisir de la question décisive : «  Quel métier voulons-nous construire pour demain ?  »

Nicole Priou


Questions à Jean-Claude Meyer

 

Vous évoquez la collaboration professionnelle comme devenant une nouvelle norme. Cela aboutit-il à en écarter certains enseignants plutôt qu’à les y inciter ?

Si l’impulsion de collaboration provient d’une commande, elle aboutit souvent à l’effet opposé de ce qui est souhaité, même si les propos présentés sont vertueux ou généreux. C’est pour cela que je n’ai pas adopté une entrée militante qui pourrait être prescriptive. Pourtant, il faut un espace institutionnel de travail dans l’établissement autorisant l’initiative, avec des acteurs qui s’autorisent. Quand je parle de nouvelles normes de travail, j’entends des normes assumées.

Des nouvelles normes, on glisse parfois aux «  bonnes pratiques  », que pensez-vous de ces discours ?

Je n’ai pas traité cette question dans le livre, parce que je n’avais pas de réponse : il n’y a pas de scénario unique du travail collaboratif. Des jeux et des interactions spécifiques à chaque contexte font éclore un processus favorable ou, au contraire, un enfermement. Là est la difficulté. Cette conception de travail collaboratif ne peut se mettre en texte règlementaire. Comme pour toute stratégie de changement, il faut qu’il y ait une impulsion initiale qui relève d’un «  déjà là  », d’où l’idée d’un leadeurship partagé (dans les scénarios que je connais, ce sont des professeurs qui ouvrent des portes par des discours, des postures préparatoires). Insistons aussi sur le rôle du chef d’établissement. On peut avoir un patchwork de déclencheurs. J’ai réaffirmé que les enseignants doivent prendre la main par des initiatives du collectif enseignant. Trait culturel du système : le «  nous  » enseignant n’existe pas, je ne le vois pas désigné comme un sujet.

Le premier investissement de ce «  nous  » gagnerait à porter sur les programmes. Ceux-ci se formulent en termes de curriculum qui nécessitent que les équipes les traduisent en plans de formation homogènes, ajustés aux réalités de l’établissement. La production de ces plans est un terrain de collaboration riche de cohérence et d’efficacité. Pour certains, c’est une découverte mais aussi l’entrée dans la formation continue, constituée d’actes d’autoformation et de coformation, avec la possibilité de disposer d’un formateur comme force d’appui. L’analyse des besoins pour aller plus loin devrait se faire dans ces espaces. C’est là aussi que l’établissement peut faire sa mutation organisationnelle.

Et les équipes que vous avez rencontrées, comment vivent-elles cette expérience ? Sont-elles découragées, heureuses ? Y trouvent-elles du plaisir ?

Exténuées et heureuses ! Il faut donc se doter d’une démarche bien régulée. Ces équipes ont besoin d’une démarche d’anticipation : cesser, par exemple, de penser par année au profit du cycle. Quand des équipes obtiennent de travailler trois jours en fin d’année pour préparer l’année suivante, peut se tisser le travail à venir de façon concertée et efficace. Ceux qui s’impliquent ne veulent plus revenir en arrière. Je les crois plus heureux, contents d’avoir bossé (la bonne fatigue du boulot bien fait), ce qui n’empêche pas, bien au contraire, la convivialité.

Françoise Lantheaume encourage à «  moins prescrire l’idéal et davantage soutenir l’existant  ». Allez-vous dans ce sens ?

Oui, si l’impulsion n’est pas respectueuse du «  déjà là  », c’est perçu comme «  ce qu’on fait ne vaut rien  », on n’est pas dans les supposées «  bonnes pratiques  ». Il faut reconnaitre le «  déjà là  » et y introduire le questionnement formatif. Ce qu’on recommande pour les élèves, il faut vraiment l’impulser chez les adultes ! Des formes de travail collectif hors les murs existent et sont valorisées par ceux qui s’y impliquent.

La croyance assez largement partagée qu’on ne peut bien travailler ensemble que par affinités n’est-elle pas un obstacle au travail collaboratif ?

Si le travail hors les murs existe, c’est sans doute que, dans les murs, il ne réussit pas à se réaliser. Pourquoi des professionnels ont-ils besoin d’aller à l’extérieur pour donner une dimension collective à leurs pratiques ? Le travail informel fait partie de ce que j’appelle «  la veille  ». Même si un travail collaboratif s’installe qualitativement dans l’établissement, il doit être nourri par d’autres apports. Ce peut être, par exemple, se faire accompagner par des équipes de chercheurs. J’encouragerais les équipes à frapper aux portes dans ce sens. Sinon, on prend le risque d’un travail hors les murs à l’abri de toutes les menaces et de tous les inconforts du quotidien. Une autre forme de travail hors les murs féconde peut consister à trouver d’autres équipes interlocutrices s’interpellant en ami critique sur les pratiques mises en place. Le système affinitaire nait de l’absence d’équipes.

Pour que la formation initiale œuvre davantage à former au travail collaboratif, il faudrait que le contrat d’engagement des tuteurs le mette davantage en avant. Les entrants dans le métier sont trop souvent pris en tension entre les pratiques promues par les formateurs et celles du terrain qui, parfois, les contredisent ou les discréditent, d’où le sentiment pour les débutants d’invalider le discours des formateurs, perçu comme se référant à une classe idéale qui n’existe pas et de valoriser un discours du terrain. Comment la formation initiale gère-t-elle la dimension collaborative du travail enseignant ?

Propos recueillis par Nicole Priou

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