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L’actualité éducative du n° 529 - Des maths pour tous

Le sens de l’éthique

Cécile Blanchard

« Quels professionnels faut-il pour les élèves aujourd’hui ? » C’était le thème du colloque organisé par Éducation & Devenir en mars dernier à Paris, dans un contexte où l’équilibre à trouver entre socle commun et personnalisation ou diversification des parcours impose de réfléchir au métier d’enseignant. Entre la place du numérique et l’éthique professionnelle, échos des tables rondes d’ouverture du colloque, dont le CRAP-Cahiers pédagogiques était partenaire.

Une vidéo (voir ci-dessous) a été diffusée en ouverture du colloque, où sont interrogés des élèves du CP au BTS sur leur vision de l’école et des enseignants de demain. Un leitmotiv : le numérique et la dématérialisation. Les plus petits imaginent des professeurs robots, les plus grands la fin de la prise de notes sur papier avec un enseignant vu comme un accompagnateur, un guide dans les apprentissages. Autre réponse récurrente, concernant les enseignants de demain : ils seront « gentils » et ne crieront pas.

L’enseignant comme accompagnateur, voilà qui fait écho aux propos de Bruno Robbes, maitre de conférences en sciences de l’éducation et formateur en ESPÉ (école supérieure du professorat et de l’éducation), pour qui « l’enseignant est celui qui crée les conditions pédagogiques et didactiques qui permettent à l’élève d’entrer dans le savoir ». Sa conviction : « Enseigner est un métier qui s’apprend. Le savoir ne s’impose pas de lui-même et l’enseignant n’est pas doté d’une autorité qui suffirait à faire apprendre aux élèves. La plus-value de l’enseignant, c’est la mise en place des modalités d’accès au savoir. La différenciation pédagogique et l’appropriation des savoirs doivent rester les principaux points du métier enseignant. »

À propos des TICE (technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement), il invite à ne « pas croire qu’elles sont la solution. C’est d’abord l’intérêt intrinsèque de l’activité qui favorise les apprentissages des élèves, pas le jeu ou la technologie ». Et Anne Barrère, professeure des universités à l’université Paris Descartes, tempère également l’enthousiasme des élèves filmés, se demandant si, avec le numérique à l’école, il s’agit de scolariser les pratiques numériques ou de faire entrer la culture des jeunes à l’école.

Autre résonance entre les propos des élèves dans la vidéo et ceux des intervenants du colloque : sans parler de « gentillesse », Christophe Marsollier, IGEN (inspecteur général de l’Éducation nationale) vie scolaire, assure que la qualité de la relation entre l’enseignant et ses élèves est un élément déterminant à la fois des apprentissages et du climat scolaire. Il en veut pour preuve le fait que « l’enfant ou l’adolescent parle en priorité des faits relationnels quand il rentre à la maison, soit ce qui le marque émotionnellement ». Il évoque les aspects visibles de la relation, notamment à travers le ton, le timbre ou le volume de la voix, et les aspects moins visibles, comme l’empathie cognitive, les émotions.

Et cette relation, c’est l’enseignant qui la pilote et en est responsable, dans une « relation pédagogique profondément asymétrique » entre l’adulte et les enfants, explique-t-il. L’enseignant « crée et recrée tous les jours » une relation qui n’est « jamais définitivement acquise ». Pour Christophe Marsollier, il s’agit d’« une composante majeure de l’éthique professionnelle des acteurs de la communauté scolaire » et d’une « priorité, qui prévaut sur l’expertise didactique ou l’innovation ». Or, regrette-t-il, « dans leur cursus de formation, les enseignants ne sont pas formés à la relation avec les élèves, un peu à l’autorité immédiate, pas celle qui se construit dans la durée. Pourtant, c’est dans les situations difficiles qu’on juge les compétences des professionnels, lorsque ça résiste. L’éthique relationnelle, bien souvent, permet de ne pas basculer dans la réactivité ».

Bienveillance

Il poursuit en alertant sur le fait que «  les élèves les plus fragiles sont vulnérables émotionnellement, moins résilients que les autres, leur réussite dépend de la bienveillance des adultes, qui fait partie des besoins fondamentaux. Lorsque des faits de maltraitance pédagogique sont répétés, cela peut impacter durablement les rapports à l’école et l’estime de soi. Or, le malêtre des adultes coute très cher à la société. Faire en sorte que les adultes se sentent à leur place dans la société est un des rôles de l’école  ».

De fait, Agnès Florin, professeure émérite de psychologie de l’enfant et de l’éducation à l’université de Nantes, réagissant à la vidéo diffusée, insiste également sur la nécessité de rendre l’école bienveillante. S’appuyant sur les résultats d’une enquête du CREN (Centre de recherches en éducation de Nantes) auprès d’un millier d’élèves du CE2 à la 4e datant de 2012, elle met notamment en avant le fait que les éléments de satisfaction des élèves sont les relations avec les pairs, le sentiment de sécurité à l’école et leur classe. Mais si 85 % des collégiens et écoliers sont contents d’apprendre des choses nouvelles à l’école, les deux tiers ont peur d’avoir de mauvaises notes (75 % pour les collégiens), 57 % pensent qu’ils travaillent trop à l’école et au collège, et 59 % qu’ils ont trop de devoirs à faire à la maison. «  Les élèves veulent moins de travail à la maison pour avoir plus de temps pour leur ouverture sur le monde, pour leur passion. Ils veulent aussi des enseignants qui soient plus en interaction avec eux, pas dans un rapport hiérarchique  », explique Agnès Florin. Et elle ajoute : «  Aujourd’hui, on ne peut plus viser uniquement le développement de compétences à l’école, mais aussi l’épanouissement des personnes.  »

Anne Barrère, quant à elle, insiste sur le risque d’installer une dualité entre une école certificative, où subsisterait une forte pression sur l’évaluation, et l’extérieur (la famille, les pairs) qui serait le lieu de l’épanouissement et d’une autre forme de formation. Elle met également en garde contre une «  division du travail  » qui consisterait à externaliser la difficulté scolaire, déléguée par les enseignants en particulier aux milieux médicaux qui ont déjà, selon elle, «  une influence énorme  ».

Cécile Blanchard

Vidéo diffusée au colloque :

 

Et les chefs d’établissement ?

 

En clôture des travaux, Richard Étienne, professeur des universités émérite en sciences de l’éducation, a abordé le pilotage des établissements scolaires et le rôle des chefs, terme auquel il préfère celui de pilote : «  le pilote c’est celui qui a pour mission de faire arriver à bon port  », il connait bien le terrain et doit «  savoir naviguer à vue  », mais sa compétence première consiste à savoir «  faire face à des imprévus  ». Il doit aussi savoir «  utiliser le rétroviseur, pratiquer la régulation et l’anticipation, faire constamment un lien entre la réflexion et l’action  ».

Nicole Priou

Sur la librairie

 

Des maths pour tous
Plus que jamais, la question des «  mathématiques pour tous  » se pose. Elle implique qu’on cesse d’appliquer partout et à tous le même «  traitement  » mathématique, et qu’on prenne en compte le rapport spécifique aux maths que chaque élève a construit en fonction de son histoire scolaire, familiale, et personnelle.