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Le livre du mois du n° 538 - La parole des élèves

L’école face à la violence : décrire, expliquer, agir

Éric Debarbieux, Armand Colin, 2017


Cet ouvrage est un point d’étape de la recherche universitaire sur la violence scolaire en France et à l’étranger, mais c’est aussi «  une œuvre de combat, d’intellectuels engagés contre tous les simplismes et les manipulations interminablement présentes avec le thème de l’insécurité  ». Éric Debarbieux et les autres contributeurs font le point sur les avancées scientifiques, sur les évolutions idéologiques, en particulier la mise en évidence du lien entre apprentissages et violences.

La première partie s’intitule «  Mesurer et décrire  ». On y fait l’historique des enquêtes sur la violence depuis vingt ans, puis Éric Debarbieux et Benjamin Moignard rassemblent les points de vue des élèves et des personnels sur les questions de climat scolaire. Où l’on voit l’importance des conflits d’équipe et le rôle de la justice scolaire. La cyberviolence est évoquée par Catherine Blaya : ses manifestations, ses causes, les liens avec la violence traditionnelle.

Dans la deuxième partie «  Expliquer et interpréter  », Rami Benbenishty et Ron Avi Astor suggèrent «  une approche synthétique qui conçoit la violence à l’école, le harcèlement et la sécurité à l’intersection de contextes et de niveaux écologiques multiples  », les caractéristiques des élèves et des familles (variables ethniques et socioculturelles) jouant un rôle majeur.

De même, les recherches sur la violence à l’école montrent que le genre est l’un des invariants les plus pérennes et les plus robustes. Être un garçon accroit le fait d’être victime ou auteur. Plusieurs catégories de violences y dérogent : les violences à caractère sexuel (filles premières victimes), les situations de cyberviolence, etc.

Dans le chapitre «  De l’ethnicisation en milieu scolaire à la radicalisation violente ? Un lien problématique  », Hélène Bazex et Jean-François Bruneaud croisent leur regard de sociologue et de psychologue en expliquant comment l’école stigmatise et discrimine les populations issues des immigrations et en exposent les conséquences sur les perceptions des élèves et sur le phénomène de radicalisation.

La troisième partie est tournée vers l’action, avec l’analyse d’expériences étrangères. On y montre combien les mesures de répression abusant des exclusions temporaires et définitives sont inefficaces. Contre l’illusion de la tolérance zéro, il s’agit de porter plus d’attention à aider les élèves à régler leurs conflits, à lutter contre les disparités raciales ou ethniques et à améliorer plus généralement le climat scolaire.

Anne Wuilleumier étudie le rôle accru de la police. Entre 1986 et 2011, seize séries de mesures proposées sous la forme d’un plan national de violence à l’école ont mis la gendarmerie et la police nationale au centre du dispositif. L’auteure, à partir de la littérature évaluative internationale, met en évidence les limites des programmes policiers pour faire diminuer la violence en milieu scolaire.

Un chapitre s’adresse aux enseignants et directions d’établissements et traite d’interventions précoces pour favoriser la persévérance et la réussite des jeunes en difficulté de comportement, avec des références à la situation québécoise.

Le dernier chapitre est consacré à la formation des enseignants contre la violence à l’école. On y note la difficulté à transmettre les acquis scientifiques sur la question aux enseignants.

L’ouvrage se termine par une bibliographie de vingt-huit pages.

Cet ouvrage très dense est à lire par tous les éducateurs (enseignants, personnels de direction, conseillers principaux d’éducation, parents, animateurs, etc.) et donne une base solide sur la question à tous les étudiants en ESPÉ (école supérieure du professorat et de l’éducation).

Sylvie Fromentelle


Questions à Éric Debarbieux

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Comment avez-vous sélectionné les chercheurs présents dans l’ouvrage ? Y a-t-il finalement consensus entre eux ?

Il y a d’abord un véritable réseau scientifique international qui s’est créé avec l’Observatoire international de la violence à l’école, avec six conférences mondiales depuis 2001. La bibliographie de l’ouvrage montre la productivité de ce réseau. Beaucoup de ces chercheurs ont été membres du Comité scientifique de la délégation ministérielle chargée de la prévention et de la lutte contre les violences en milieu scolaire que j’ai tenté de conduire pendant trois ans. C’est une sorte de testament politique de ce comité, qui a, depuis, été remplacé par un comité d’experts. En outre, j’ai tenu à ce qu’une place soit faite à des thèmes spécifiques et à d’autres chercheurs, par exemple l’éventuel lien avec la radicalisation, d’où l’article corédigé par une psychopathologiste, qui travaille sur l’accueil des jeunes revenus de Syrie. Ce livre insiste beaucoup sur une approche préventive (avec une place centrale faite au climat scolaire), mais il ne recule pas non plus devant les questions de sécurité : gestion de la menace, science du danger et gestion des crises par exemple, mais aussi rôle de la police à l’école. Il y a un très grand consensus qui se dégage de ce livre : la nécessité d’une approche fortement intégrée où la pédagogie et la sécurité sont complémentaires, sans céder aux simplismes répressifs qui augmentent les difficultés plutôt que d’y répondre.

L’introduction a pour titre «  Violences à l’école : la science contre les populismes ?  ». Quelle place doivent avoir les recherches mais quelles limites aussi, face aux idées reçues et à l’idéologie sécuritaire ?

Il y a de quoi être effaré par une pensée sécuritaire simplette qui oublie que l’essentiel de la violence à l’école n’est pas d’intrusion, et que si l’on veut aider à la résolution de ce problème, il est plus important de développer un sentiment d’appartenance que de le régler par l’exclusion ou par les mirages des détecteurs de métaux et autres solutions couteuses et inefficaces. Bien sûr, il y a dans la science une part de déconstruction de ces simplismes : ainsi du chapitre sur les effets de la tolérance zéro, écrit par le chercheur qui avait exposé ses résultats lors des états généraux de la sécurité à l’école. Ou encore, il est toujours important de montrer que traiter des microviolences répétées et du harcèlement, ce n’est pas Bisounours : les cas de school shootings y sont majoritairement liés. Mais l’important est aussi que les scientifiques aident à reconstruire, à donner des pistes plus sures que ces simplismes, fussent-ils ceux de l’antipédagogie.

Quel public pensez-vous toucher avec cet ouvrage ? En quoi peut-il être utile à la formation des enseignants ?

Le public visé est celui des chercheurs et des décideurs, mais effectivement, il est aussi celui des personnels de l’Éducation nationale, en poste ou en formation : le message envoyé est très clairement l’importance du collectif, de l’équipe, et du refus du repli sur soi. J’envisage un ouvrage, en janvier prochain, qui traitera cette fois des actions dans la classe elle-même.

Depuis vingt ans, percevez-vous des évolutions positives dans la perception des acteurs et des pouvoirs publics ?

Oui, il y a des évolutions nettes. Avoir découvert la question du harcèlement à l’école a été un véritable changement de paradigme, nécessitant une approche pédagogique. Il convient de se rappeler que jusqu’en 2011-2012, il n’y avait aucune politique publique sur ce thème. Pour les crises graves, la mise en place de cellules de crise et maintenant de formations spécifiques est importante. De même, l’approche par le climat scolaire se répand, mais cela reste fragile et il y reste tant à faire, en particulier sur la formation ! Après ma démission du ministère, j’ai repris un fort travail de terrain (c’est ce qui me passionne), et le décalage est immense entre le ou les sommets de la pyramide et la réalité.

Les collègues sont lassés de la réforme «  par le haut  ». Il ne s’agit pas d’une «  résistance au changement  », cela c’est le point de vue des dirigeants, mais d’une résistance à la manière de changer. Le terrain a besoin d’une écoute véritable. Travailler sur le climat scolaire, c’est tout autant travailler sur la bienveillance pour les personnels que pour les élèves.

Un souhait pour le futur président de la République sur ce qu’il doit faire sur le sujet ?

Qu’il ne se laisse pas dévorer par les effets d’annonce suite aux faits divers. Qu’il se rappelle qu’à un problème complexe, il y a toujours une solution simple : la mauvaise. Et qu’une véritable révolution de la formation des enseignants est la priorité des priorités en éducation.

Propos recueillis par Sylvie Fromentelle

La parole des élèves

 

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La parole des élèves
Un dossier sur la parole de l’élève à l’école : pour se construire une identité personnelle et collective ; pour penser, argumenter, apprendre, dans les disciplines, la vie de classe et d’établissement ; et pour l’intervention dans l’espace public et la représentation démocratique (délégués, conseil d’élèves, coopératif, CVC, CVL).