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N° 537 - Classes inversées

En EPS, un gadget pédagogique ou un outil d’avenir ?

Emmanuel Richardot

Inverser la classe en EPS ? L’auteur nous montre tout l’intérêt de cette pratique pour apporter les connaissances indispensables et pour impliquer chaque élève dans la construction de l’entrainement.

Nous sommes sur le stade pour une bonne séance de course en durée. Une moitié de la classe sur la piste, mais que font les autres ? Sur le bord, ils ont des papiers en main, chacun observe et conseille un camarade qui court, pour l’aider à réaliser l’entrainement qu’il a conçu. Il donne au coureur les allures à respecter chaque minute, note sa fréquence cardiaque, l’encourage, note ses retards ou avances de chaque tour. De son sérieux dépendra la crédibilité de l’analyse du coureur et de ses futurs choix pour peaufiner son entrainement. Tout cela a été préparé avant le cours. La préparation est-elle donc aussi importante que l’effort ? Oui, la transpiration n’est pas le seul élément de réussite en EPS !

Gagner du temps

Face à des contraintes matérielles (déplacements jusqu’aux installations) et quantitatives (nombre d’élèves par classe important), arriver à concilier temps d’apprentissage physique, moteur et cognitif est de plus en plus compliqué.

L’activité «  course en durée  » illustre bien cette problématique. Les objectifs que l’enseignant doit faire travailler sont multiples. Pour le cas de l’épreuve du bac professionnel ou général, la course dure trente minutes et il y a deux groupes (un coureur et un observateur), donc au moins une heure de pratique effective sur deux heures théoriques ; avec le temps du trajet jusqu’au stade et la mise en place du cours (tenue EPS, appel, etc.), il reste peu de temps pour des explications. La conception d’une séance d’entrainement nécessite un minimum de connaissances physiologiques, sur l’entrainement ou la diététique, qui ne peuvent se travailler uniquement durant le cours d’EPS, et certaines connaissances ne sont pas forcément vues au cours de la scolarité. L’idée de reprendre et d’adapter le concept de la classe inversée pour récupérer du temps utile peut permettre de pallier ce manque.

Progressivité de la prise en charge par les élèves

Sur une séquence de huit séances, le travail est guidé sur les trois premières, puis les élèves sont progressivement lancés dans le triptyque «  concevoir, produire, analyser  », c’est-à-dire : préparation en dehors du cours, mise en œuvre en séance d’EPS et retour sur prestation. En fonction du niveau d’examen (BEP (brevet d’enseignement professionnel) ou bac) et du profil des élèves, les exigences et le guidage de la classe sont très variables.

La séquence commence toujours par un test de VMA (vitesse maximale aérobie), qui permet de mesurer individuellement le potentiel physique des élèves : Tristan vaut quatorze kilomètres heure. À partir de cette donnée, l’élève va devoir construire son entrainement.

Les deux séances suivantes sont consacrées à l’expérimentation des objectifs pour que chaque élève puisse se faire une opinion sur le niveau d’exigence demandé. L’entrainement est d’abord imposé à toute la classe pour donner des idées de base et un cadre de fonctionnement minimal pour, par la suite, commencer à composer seul. Avant chaque course, beaucoup de temps est pris collectivement, pour que chaque élève complète sa feuille de course. L’un des rôles de l’enseignant est d’aider à faire ces relations, pour créer du sens et des apprentissages. (Voir le développement de l’exemple en encadré.)

Le parcours est fait de telle sorte que chaque élève connait la vitesse qu’il doit courir pour chaque minute. Il doit respecter le programme qu’il a établi avec l’aide de son observateur. Ce dernier doit noter toutes les erreurs, non pas pour sanctionner son camarade, mais pour faire un état des lieux lucide sur le niveau de son copain.

Pour ceux qui souhaitent utiliser un cardiofréquencemètre, le fait de noter régulièrement sa fréquence cardiaque permet de faire des correspondances avec la vitesse qu’il a adoptée. L’essentiel est qu’à la fin de la course, il ait fait son maximum et remplisse honnêtement la feuille bilan. Pour la rédaction du bilan, les élèves sont guidés par un questionnaire (échelle de ressenti d’Élisabeth Donzé).

À l’issue de ces séances imposées, les élèves doivent avoir choisi un objectif et construire leur propre entrainement. Ils peuvent le préparer d’une séance sur l’autre, chez eux ou en début de cours. Nous rentrons alors véritablement dans le principe de la classe inversée où les élèves viennent en cours pour mettre en œuvre leur travail préparé en amont. L’enseignant est plutôt là comme un guide ou une ressource pour mener à bien leur projet.

Les outils

Les élèves ont à leur disposition un cahier d’entrainement, en version papier ou numérique, où toutes les informations nécessaires sont présentes. Ceci constitue la trame minimale de chaque séance, elle leur est fournie via la messagerie scolaire, à laquelle tous les élèves ont accès. Chaque cours est complété par des conseils en relation avec l’objectif suivi.

De l’aveu même d’un certain nombre d’élèves, la formule du cahier d’entrainement papier n’est pas appropriée, car ils le perdent ou l’oublient à la maison, ou le soumettent à des dégradations dans leur sac. S’ajoute à cela la révolution culturelle : le fait d’avoir des devoirs en EPS représente pour les élèves une sorte d’aberration ! La solution des cours en ligne apparait comme une alternative correspondant davantage aux nouveaux modes de communication des jeunes. La généralisation des smartphones avec forfait internet facilite cette approche. Le support papier pour l’observation de la prestation de son coéquipier reste toutefois indispensable au quotidien, mais doit être le plus léger possible (A3 recto verso). Pour le carnet d’entrainement, j’ai opté pour une version numérique en ligne, en utilisant le site Calaméo. Je fais néanmoins attention à ce qu’un créneau au centre de documentation et à ses ordinateurs soit disponible dans leur emploi du temps.

À partir de la carte heuristique, l’élève est guidé dans la compréhension des tenants et aboutissants de chaque objectif. Pour ce type de cours, la création de capsule vidéo spécifique n’est pas nécessaire ; le net regorge de documents adaptés. Le parcours est jalonné de QCM (questionnaire à choix multiples) et questions pour aider les élèves à assimiler le chapitre.

L’un des critères de réalisation pour ce type de cours est la concision : peu d’écrit et beaucoup de visuel.

L’évaluation

Entre deux séances, les élèves sont invités à répondre à des questionnaires, pour évaluer leur niveau de compréhension et revenir sur les points importants.

Pour sa simplicité d’utilisation, son libre accès et sa gratuité, Google Forms est choisi en vue de l’évaluation. Grâce au questionnaire en ligne, je m’assure que les notions vues en cours et expliquées dans le cahier sont comprises ou, au contraire, nécessitent une nouvelle explication dans le cours suivant. Dans une première phase, les questions du QCM sont très simples, avec des réponses à cocher.

Au fur et à mesure de la progression des jeunes dans la séquence, les réponses demandées sont des explications ou des justifications nécessitant une lecture et une compréhension des données du cahier d’entrainement. Les élèves vont devoir préparer leur séance d’entrainement, jusqu’à être autonomes. Par exemple, «  quel est mon IMC (indice de masse corporelle) ? à quelle allure dois-je courir pour bruler un maximum de graisse ?   ».

Je garde toujours un créneau de quinze minutes en début de cours pour faire le bilan des questionnaires, revenir sur ce qui n’a pas été compris, aider ceux qui n’ont pas encore fait ou fini de construire leur entrainement. En fin de séance, cinq à dix minutes sont consacrées à la rédaction des bilans de course et aux ajustements pour la séance suivante. Ces retours en groupe classe permettent des régulations sur la séance et de préparer la prochaine.

Lorsque se rapproche l’évaluation, les élèves doivent rédiger les justifications de leur choix d’objectifs, intensité d’effort, durée d’exercice, etc. Il s’agit de ne plus entendre et lire «  je cours vite pour suer beaucoup et maigrir  ».

Je mets en œuvre ces principes depuis deux ans, le dispositif s’affine. J’ai été aidé par une formation par MOOC (Massive Open Online Course) «  Classe inversée à l’ère du numérique - second degré  » sur la plateforme FUN (France université numérique). Je constate que l’approche numérique est de plus en plus plébiscitée par les élèves. Pour ce qui est des QCM en ligne, je vais m’orienter vers une prise en compte de la participation et des résultats pour l’intégrer dans l’évaluation trimestrielle ; dans la mesure où tous les élèves ne s’impliquent pas toujours sérieusement dans cette démarche, cela peut les aider pour l’examen, où une grande part de la note est accordée à la qualité des justifications.

Le principe de la classe inversée me parait être une solution utile en EPS pour favoriser l’autonomie, la motivation, le gain de temps, une différenciation pédagogique ou l’interdisciplinarité. En tant qu’enseignant, cela nécessite une remise en cause de son mode de fonctionnement habituel. C’est cela qui fait la force de la pédagogie inversée, plus que les outils mis à disposition (même s’ils jouent un rôle important actuellement). À cet égard, je mets en garde mes collègues qui veulent se lancer dans l’aventure ; dans une première phase, le temps de préparation est conséquent, voire décourageant. Donc attention à ne pas vouloir aller trop vite !

Je ne peux qu’encourager mes collègues à se lancer dans cette aventure enrichissante, pour soi et pour les élèves.

Emmanuel Richardot
Enseignant d’EPS, lycée La Salle, Troyes


Exemple : Ce qui est demandé à l’élève dans une des premières séances

On commence souvent par l’objectif 3 qui vise à «  Récupérer, se détendre, affiner sa silhouette  ». Pour ce type d’objectif, un travail continu et à faible intensité est nécessaire.

Tristan a une VMA de quatorze kilomètres heure. Il souhaite commencer sa course par dix minutes à 70 % de sa VMA. Grâce au tableau de conversion fourni, il peut facilement calculer la distance parcourue au cours de l’exercice.

La suite logique de cet exemple est de reprendre le carnet d’entrainement pour que chacun calcule son IMC (indice de masse corporelle) et voie le chapitre consacré à la diététique du cours de PSE (prévention sécurité environnement en lycée professionnel) [1].

En utilisant les données et conseils de son carnet d’entrainement, il sait que «  si je pèse soixante kilos, je dépense et brule soixante kilocalories à chaque kilomètre parcouru   » et «  un gramme de lipides = neuf kilocalories   » ; pour quatre kilomètres, «  j’ai en théorie brulé l’équivalent de vingt-six grammes de lipides   », etc. Tout de suite, cela relativise l’importance de l’activité sportive et participe à la prise de conscience que l’activité physique ne fait pas maigrir mais peut aider. Évidemment, cela engendre quelques railleries et agacements : «  Depuis quand on fait des maths en sport ?  », «  j’y comprends rien !  ».


Références
Une version numérique du cahier d’entrainement : http://www.calameo.com/accounts/4751607

Un QCM est également fourni : https://docs.google.com/forms/d/1vF_ZTTvv4VSaQHIsq0cP4dEBJIjOopAw3Bv_9L92foM/edit?usp=sharing


[1Ce type de travail permet des liens interdisciplinaires.

Le sommaire et les articles en ligne

 

Sur la librairie

 

Classes inversées
La classe inversée, on en parle beaucoup, des partisans enthousiastes et des opposants décidés s’opposent. Est-ce une mode passagère, un gadget pédagogique, ou l’amorce d’un changement de fond ? Au-delà des définitions (trop) simples, ce dossier s’attache à mieux cerner ce qu’est la classe inversée.


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