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Livre du mois du n° 542 - Bienveillants et exigeants

École et familles. Une approche sociologique

Jean-Paul Payet. De Boeck éditeur, coll. «  Le point sur… Pédagogie  », 2017.


Cette synthèse, écrite par un sociologue, parait dans une collection de pédagogie, cela vaut la peine d’être souligné. De fait, le livre ne cherche pas à résumer tout ce qui s’est écrit sur la question des relations entre familles et école. Jean-Paul Payet est un sociologue dont les méthodes s’inspirent de l’ethnologie, et c’est à cette aune qu’il choisit ses observations (voir aussi, dans la même collection, le petit ouvrage de Michèle Guigue, Ethnographies de l’école. Une pluralité d’acteurs en interaction). De plus, à la faculté de psychologie et de sciences de l’éducation de l’université de Genève, il a développé une expérience de l’accompagnement des futurs enseignants de l’école élémentaire en formation initiale. Ce livre est le produit de cette position fort intéressante, encore rare en France, mais dont les ESPE (École supérieure du professorat et de l’éducation) pourraient devenir le foyer.

Dès lors, il articule l’érudition sociologique avec une orientation pragmatique, et scrute particulièrement les dynamiques dans le triangle d’acteurs que constituent ensemble les enseignants, les parents et les enfants élèves. Il s’agit de décrypter les logiques sociales dans lesquelles ils évoluent, de sorte que les enseignants soient à même de réguler les relations qu’ils entretiennent avec les parents, en gardant le cap de l’idéal démocratique.

Il faut en effet d’emblée questionner le thème du rapprochement entre les parents et l’école. C’est la distance sociale et l’asymétrie qui caractérisent globalement les relations entre familles et école. Celles-ci doivent être identifiées et assumées professionnellement, si l’on ne veut pas les cristalliser, comme dans ces actions de rapprochement volontaristes qui finissent par tourner à la disqualification accrue des parents, une fois dissipé l’enthousiasme initial. Le rapprochement entre les familles et l’école doit être recherché par les enseignants, pose le livre, mais à condition qu’ils (se) soient armés de savoirs et savoir-faire pour «  dépasser les attitudes défensives  » et garder le cap de l’entreprise.

Sur la base de cette conviction, le plan du livre est en entonnoir. Il part des changements sociétaux qui façonnent les stratégies des familles vis-à-vis de l’école, et leur mise à distance par l’école ou, à l’inverse, leur entrisme dans l’école. Puis il resserre progressivement la focale sur le rapprochement des familles et de l’école (élémentaire), en traitant celui-ci comme un processus qui requiert l’investissement actif des uns et des autres. Du côté des enseignants, un tel processus gagne à être soutenu par la médiation d’universitaires ou de chercheurs au sein de dispositifs de recherche-action. Il s’agit de passer d’une «  action sur  » à un «  agir avec  » les parents.

Deux cas illustrent cette ligne d’action. Le premier, animé par Payet lui-même avec une équipe d’école élémentaire REP (réseau d’éducation prioritaire) de Genève, a abouti à clarifier des principes d’action pour des rencontres en face-à-face harmonieuses avec les parents (ces principes sont détaillés dans le livre). Le second fut mené par Gérard et Éliane Chauveau au siècle dernier (début des années 1990), sur l’apprentissage de la lecture. On remarque que ce cas est le seul à avoir donné lieu à une évaluation de son impact sur les apprentissages des élèves, preuve qu’il reste du travail à faire aux sociologues comme aux pédagogues pour baliser les voies du rapprochement des parents et de l’école.

Françoise Lorcerie


Questions à Jean-Paul Payet

 

Vous soulignez l’impact des différences de statut social sur les relations entre les familles et l’école. Peut-on dire malgré tout qu’on avance dans la relation entre école et familles ?

Il ne faut pas oublier la longue histoire de mise à distance des familles par l’école républicaine, au nom d’ailleurs de l’égalité entre élèves. À cela répondait le retrait des parents des milieux populaires. Mais cette distance réciproque n’a jamais été la réalité dans les milieux favorisés, bien au contraire. Aujourd’hui, la collaboration s’impose comme mot d’ordre et la question de l’égalité entre parents se pose tout autant. Tandis que les parents à fort capital social et scolaire se saisissent de la collaboration avec aisance, les parents des milieux populaires ne disposent pas des bons codes pour apparaitre comme de bons parents. Se voir plus souvent entre enseignant et parents est un progrès, mais il peut se retourner contre ceux-ci, si le cadre de la relation favorise ce qu’on appelle des inégalités de participation. Il y a encore beaucoup de compétences à acquérir du côté des enseignants pour construire un entretien collaboratif avec ces parents. Si l’institution leur donne les moyens, les enseignants sont intéressés. Des recherches-actions, dont rend compte l’ouvrage, le prouvent.

Contrairement à beaucoup de sociologues, vous avez choisi de ne pas en rester à une posture surplombante, vous réfléchissez en termes de formation. Pourquoi avez-vous fait ce choix ?

Aujourd’hui, le paradigme de la responsabilité individuelle a envahi toute la société. Je vois des jeunes, futurs enseignants en formation, qui tout en étant mus par une immense bienveillance à l’égard de la souffrance de l’enfance sous toutes ses formes, n’ont plus aucun appareil critique envers l’institution et font porter l’entière responsabilité sur les enfants en difficultés et leurs parents. On en arrive à dire, lorsqu’un élève se fait exclure par les autres, qu’il est responsable de ce qui lui arrive et que peut-être il préfère être seul. C’est atterrant, mais c’est le monde actuel et il faut faire avec. Alors le sociologue doit quitter son confort, travailler avec les acteurs, à comprendre leur point de vue, les contraintes qui pèsent sur eux, et à leur ouvrir des marges de manœuvre.

Ça ne veut pas dire que le sociologue perd son identité, mais qu’il se met à l’écoute d’autres raisonnements que le sien, ce qui lui permet de comprendre pourquoi la sociologie n’apparait pas utile aux acteurs. On ne peut pas se satisfaire de cela, quand on connait sa force analytique ! Elle peut se mettre au service d’acteurs réflexifs, qui ne soient pas seulement les enseignants techniciens dont rêvent nos technocrates.

Quelles sont les difficultés propres à cette question en formation initiale des enseignants ? Quelles situations de formation marchent bien à Genève ?

Former aux relations entre école et familles relève des difficultés plus générales de la formation initiale. Celle-ci, à Genève, se mène en quatre ans à l’université, avec une partie d’alternance. C’est un luxe par rapport à ce qui existe aujourd’hui en France. Pour autant, parvient-on à former les enseignants ? Rien n’est moins sûr, car l’emprise du milieu professionnel est d’une force incroyable. Elle peut compter sur l’identification des étudiants à leur futur métier, sur la valeur attribuée à la pratique concrète face à la théorie hors sol, sans oublier le peu de gout pour la posture réflexive et critique chez des jeunes qui, pour la plupart, ont été de bons élèves, bien adaptés, et qui ressentent l’école comme un milieu confortable.

Personnellement, je pense qu’on devrait inverser l’ordre des choses. Laisser les étudiants commencer leur métier, car ils piaffent dans les starting-blocks et ne sont pas réceptifs à ce moment-là aux apports d’une approche théorique. Pendant cette période, les accompagner de manière individualisée, par des enseignants sélectionnés pour leur expérience et leur réflexivité, qui seraient partiellement déchargés et auraient du temps pour travailler en pool. Après plusieurs années de pratique, compléter leur formation en les confrontant à la théorie, à partir des épreuves et des dilemmes qu’ils ont vécus dans les classes. Mais quel pouvoir politique porterait une telle réforme et quelle proportion d’universitaires accepterait de mettre leur savoir à l’épreuve des questions d’étudiants praticiens ?

Propos recueillis par Françoise Lorcerie

Sur la librairie

 

Bienveillants et exigeants
La notion de bienveillance a fait ces dernières années une entrée en force à l’école. Son articulation avec la mission principale de l’école (transmettre) n’est pas simple, surtout lorsqu’on inscrit cette «  transmission  » dans l’exigence que tous les élèves parviennent à un niveau qui leur donne de l’autonomie.

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