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L’Actualité de la recherche - n° 556, « Sujets à émotions »

Corps et interactions au collège

Marie Gaussel


Si le corps, ses fonctions, ses attributs, ses qualités semblent omniprésents dans les médias actuels, il peine encore à être reconnu comme un élément central dans les processus d’apprentissage. Le peu de place qu’il occupe dans les préoccupations politiques et même scientifiques semble être le reflet d’un manque de prise en compte de l’élève dans sa globalité, et ce, à plusieurs niveaux.

L’espace scolaire n’est pas toujours adapté à l’accueil des élèves. Historiquement, des attentions sont portées aux questions hygiénistes et de santé, mais laissent de côté le sujet du bienêtre et des interactions entre élèves et personnels éducatifs. Des difficultés persistent également sur la façon dont les besoins et fonctions physiologiques du corps des élèves sont pris, ou plutôt peu pris en compte, comme avec le sujet des sanitaires.

Selon une enquête menée en 2013, près de 75 % des élèves portent un jugement très négatif sur les sanitaires de leur établissement, leurs critiques portant principalement sur trois facteurs : le manque d’hygiène (savon, papier), le manque d’intimité (pas d’isolement phonique ni visuel, avec des parois n’allant pas jusqu’en haut ni jusqu’en bas), manque de sécurité (lieux peu surveillés, situation possible de voyeurisme, de harcèlement). Ces questions de salubrité, au-delà d’un sentiment de malêtre, peuvent être à l’origine de problèmes de santé, maux de ventre, incontinence, infections urinaires.

Représentations du corps et notion de soi

En parallèle avec ces défauts de conception et d’organisation de lieux, ce sont des notions de représentation du corps, plus philosophiques et conceptuelles, qui favorisent une image du corps pouvant porter préjudice aux élèves, en particulier lors de l’adolescence, période de transformation physique et de construction de soi. Au-delà des transformations biologiques, les interactions sociales vont former les représentations que se font les élèves de leur corps, de l’image d’eux-mêmes, positive ou négative selon que cette image correspond à la norme instituée ou non.

Alors que la période de l’adolescence est une période de construction de soi, le corps physique devient l’arène de nouvelles expériences. Le corps se trouve affecté, de façon motrice et émotionnelle, par l’ensemble des modifications morphologiques, fonctionnelles et psychologiques. C’est à cette période que se développent la notion de soi et la façon dont le corps se perçoit.

Cette appréhension de son propre corps joue un rôle important lors des interactions en classe et entre pairs. L’estime de soi est une dimension principale du bienêtre et le manque d’estime de soi entraine un sentiment d’inaptitude ou un manque de confiance en soi qui peut impacter les résultats scolaires (sans parler des problèmes de santé comme l’anorexie engendrée par l’insatisfaction ressentie face à son corps). La vision qu’ont les élèves adolescents de leur corps peut être motivante si le corps correspond aux critères sociaux (la taille, la minceur, la force physique, la beauté) mais très déstabilisante, voire traumatisante, si l’élève considère que son corps ne répond pas à ces critères. Cette appréhension de leur propre corps joue donc un rôle important lors des interactions en classe et entre pairs.

Le corps de l’enseignant est un vecteur, un moyen de médiation dans l’espace de travail représenté par la classe. Son appropriation conditionne l’activité en facilitant ou au contraire en limitant les interactions. Son corps, considéré comme un outil de travail, est central dans la classe par ses déplacements, son expression, ses postures, la façon dont son regard se porte et se déplace.

Les distances entre les corps sont également des éléments didactiques à prendre en compte en déterminant les territoires de chacun. La proxémie, qui étudie les significations culturelles que représentent les distances convenues entre individus, distingue ainsi une distance intime d’une distance sociale, qui varient selon les contextes, les cultures et les époques.

Par ailleurs, des recherches montrent une corrélation positive entre la position de l’élève dans la classe par rapport à l’enseignant et ses résultats scolaires et son niveau d’attention. Le placement des uns et des autres, les déplacements dans l’espace classe, l’organisation du mobilier, tout cela influe sur les apprentissages. Une chercheuse de référence dans ce domaine, Claude Pujade-Renaud [1], compare dans ses travaux la classe à un champ de bataille avec ses places fortes à tenir, ses zones de clivage et ses lignes de tension.

Travailler sur les représentations du corps

Questionner la place du corps à l’école signifie s’intéresser aussi bien à la construction de l’identité et de l’estime de soi, au bienêtre qu’à la réussite des élèves. Un travail systématique sur les représentations du corps, système de valeurs, croyances et stéréotypes véhiculés par la société, pourrait être mené par les enseignants dans une école où la dimension corporelle ne peut être négligée. Ce travail pourrait être accompagné d’une réflexion plus globale sur l’espace classe et l’organisation scolaire, de manière à replacer le corps de l’élève, tout comme son esprit, au centre des préoccupations éducatives.

Marie Gaussel, chargée d’études et de recherche, service Veille et analyses de l’IFE (ENS de Lyon)


Références
Marie Gaussel, «  Que fait le corps à l’école ?  », Dossier de veille de l’IFE n° 126, ENS de Lyon, novembre 2018.


[1Voir Le corps de l’élève dans la classe, L’Harmattan, 1983.

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