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N° 546 - L’histoire à l’école : enjeux

À l’école des colonies

Bertrand Lécureur

Une exposition itinérante consacrée à l’école en Algérie montre la complexité et les contradictions du système scolaire algérien à l’époque coloniale et évoque les prolongements actuels de cette histoire sur le débat scolaire en France et en Algérie.

Du 8 avril 2017 au 2 avril 2018, le musée national de l’Éducation (Munae), à Rouen, a organisé une grande exposition, « L’école en Algérie, l’Algérie à l’école de 1830 à nos jours   ». L’ambition de cette exposition était de rappeler qu’à la veille de la conquête coloniale de son territoire, l’Algérie disposait déjà d’un cadre scolaire, certes limité, mais finalement très proche de celui de la France d’avant la loi Guizot de 1833.

La colonisation vint profondément bouleverser cet enseignement traditionnel, sans le faire disparaitre pour autant. Après une courte expérience d’un enseignement franco-arabe menée sous le second Empire, si les portes de l’école républicaine de Jules Ferry s’ouvrirent complètement à la jeunesse européenne d’Algérie, elles restèrent en revanche désespérément fermées aux enfants des familles musulmanes, le pouvoir colonial en bloquant l’accès. Ainsi, en 1940, 10 % seulement de la jeunesse dite «  indigène  » se trouvaient scolarisés, dépassant rarement le niveau primaire et se trouvant largement orientés vers les formations professionnelles. Malgré un effort majeur de scolarisation entrepris à partir de 1944 et jusqu’à l’indépendance algérienne, cette discrimination scolaire contribua à l’éclatement de la guerre fin 1954.

Avec une iconographie riche et variée, cette exposition fut également l’occasion de revenir sur les représentations de l’Algérie proposées à la jeunesse depuis le XIXe siècle, à l’école et en dehors. De même, ne furent pas oubliées des thématiques comme la politique de coopération engagée entre les deux pays, après 1962, pour assurer la poursuite de l’essor de la scolarisation en Algérie, l’enseignement du passé commun dans les manuels scolaires édités des deux côtés de la Méditerranée, la situation de la jeunesse française d’origine algérienne depuis la fin du XXe siècle, ou encore l’évocation de l’école et des mémoires coloniales dans la littérature algérienne contemporaine.

Un très large accès aux élèves

Comme lors de chaque exposition, de nombreux enseignants ont sollicité le service des publics du Munae afin de revenir avec leurs élèves à la découverte de cette histoire commune entre la France et l’Algérie, dans le cadre de visites adaptées et d’ateliers thématiques : confection de tableaux de sable évoquant le Sahara pour les plus jeunes, initiation à l’écriture de l’alphabet et de mots de la langue arabe à l’encre et au calame pour les élèves du primaire et du secondaire, analyse des documents historiques figurant dans l’exposition ou de textes littéraires algériens pour les plus âgés. Au total, c’est une centaine de séances scolaires qui ont été organisées, auxquelles vint s’ajouter une cinquantaine d’autres rendez-vous tenus hors du cadre de l’école, le mercredi après-midi et pendant les vacances.

Le cinéma et la bande dessinée n’ont pas été oubliés, avec la projection de films sur le thème de la période coloniale franco-algérienne et de la guerre d’Algérie. Enfin, en marge du festival de BD de Rouen-Darnétal du 22 au 24 septembre 2017, une rencontre avec le dessinateur Jacques Ferrandez, à l’occasion de la parution de son dernier album Le Premier Homme, accompagné du scénariste Kris, coauteur de l’album Un maillot pour l’Algérie, a permis d’entrer dans la thématique de l’exposition, par la mise en images du roman inachevé d’Albert Camus ou de l’épopée de la première équipe de football de l’Algérie à la veille de son indépendance.

Hors de ses murs, à l’occasion de l’accueil en résidence, du 28 novembre au 1er décembre 2017, de Ghislaine Schneider, professeure de lettres, intervenant dans les programmes d’activités au Mucem (musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) de Marseille, le Munae a proposé à trois lycées de l’académie de Rouen des ateliers sur la littérature algérienne destinés à des classes de 1re générale, afin d’étudier des textes qui seront présentés aux prochaines épreuves orales du baccalauréat de français.

Si ce type d’activité est assuré en permanence par le service des publics du Munae, proposer celles-ci sur le thème de l’école durant la période coloniale franco-algérienne revêtait une dimension historique et mémorielle particulière. En effet, ce pan d’histoire commune entre la France et l’Algérie est aujourd’hui un sujet fortement chargé d’émotions et de passions, fréquemment objet de débats dans l’actualité.

Et pour les enseignants

Organisée pour la première fois le 19 février 2018, une journée inscrite au plan académique de formation de l’académie de Rouen a réuni des professeurs d’histoire-géographie de collèges et de lycées. Une visite approfondie au musée national de l’Éducation leur a d’abord été proposée, suivie d’une présentation du webdocumentaire, avant la traditionnelle réflexion collective sur la manière d’intégrer ces sources nouvelles dans la construction de séances didactiques sur la période coloniale franco-algérienne. Grâce au relai qui sera assuré par la version itinérante de l’exposition, de telles journées pourront être réorganisées à l’avenir.

Parallèlement, les 21 et 22 mars 2018, à Rouen, deux journées d’études ont été consacrées au « rôle de l’école dans l’Algérie coloniale et aux enjeux actuels de l’enseignement de l’histoire franco-algérienne   », à l’initiative du Munae et de l’Iremam [1], afin de proposer une réflexion sur l’enseignement de la période coloniale franco-algérienne et de nouvelles pistes pour aborder cette thématique. Il est apparu que, dès la fin du XIXe siècle, l’école en Algérie, laïque, catholique ou coranique, mais aussi la formation scolaire assurée dans le cadre de l’armée ont activement contribué à l’émergence de la pensée émancipatrice.

De nouvelles approches de la période coloniale ont été exposées, comme le processus d’appropriation des terres lors de la colonisation de l’Algérie ou le rôle majeur des soldats algériens dans la libération de l’Europe lors de la Seconde Guerre mondiale. Parallèlement, un état des lieux de l’enseignement de la période coloniale des deux côtés de la Méditerranée a permis d’en remarquer les limites persistantes : une ouverture très lente à une approche pleinement scientifique côté algérien, objectif globalement atteint côté français aujourd’hui, mais souffrant encore d’une place et d’un volume horaire trop restreints dans les programmes d’enseignement. Ces deux journées d’études furent l’occasion de mener une expérience inédite : réunir près de soixante-dix élèves des lycées Claude-Monet du Havre et Jacques-Prévert de Pont-Audemer et leur donner la parole dans le cadre d’un atelier consacré à leur connaissance de la période coloniale franco-algérienne, de la guerre d’Algérie et aux résonances actuelles de cette histoire commune dans leurs mémoires.

L’enseignement de la période coloniale franco-algérienne et de la guerre d’Algérie revêt aujourd’hui un enjeu profond : dans une démarche, inconsciente ou non, d’entretenir un climat de psychose permanente, quelques médias ou personnalités faisant l’actualité évoquent régulièrement de profondes difficultés à enseigner ce sujet dans certains établissements. Il convient plutôt de corriger ce constat inquiétant pour souligner le vif intérêt, l’attente forte de la part de beaucoup d’élèves sur ces questions, un contexte donc très positif pour les professeurs. Pour les aider, l’ensemble du programme scientifique du Munae autour de l’histoire et des mémoires de l’école et l’Algérie est donc dès à présent à leur disposition.

Bertrand Lécureur
Docteur en histoire contemporaine, chargé de recherche et de conservation au Munae de Rouen, professeur d’histoire-géographie en lycée


A lire également sur notre site :
L’Algérie à l’école, l’école en Algérie, par la rédaction


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Comment en profiter ?

Cette exposition à présent achevée, une version itinérante sera mise à disposition des enseignants par le Munae, à partir du dernier trimestre 2018, afin de répondre à une forte demande. Composée d’une quinzaine de panneaux souples, facilement transportables, elle reprendra l’essentiel des textes et de l’iconographie présentés au public à Rouen. Parallèlement, Canopé (réseau de création et d’accompagnement pédagogiques) Normandie a produit un webdocumentaire en collaboration avec le Munae, sous le titre «  l’Algérie et son école : les mémoires en question  ».
Accessible gratuitement, ce support numérique didactique, pédagogique et interactif réunit quatorze films thématiques, accompagnés de vingt-deux témoignages proposés au public lors de l’exposition rouennaise. Cet outil numérique permet une nouvelle approche de la période coloniale franco-algérienne, enseignée en cours d’histoire des classes de 4e puis de 1re, en venant souligner les profondes discriminations entre communautés européenne et indigène, sans pour autant oublier les exceptions, l’institution scolaire républicaine ayant permis de belles ascensions sociales à certains enfants issus de milieux musulmans modestes. De nombreux témoignages permettent également d’enrichir le chapitre du cours d’histoire de terminale «  L’historien et les mémoires de la guerre d’Algérie  », que bon nombre de professeurs jugent encore complexe à présenter. Enfin, des prolongements sont proposés sur la construction du nouvel État algérien après 1962 et peuvent être exploités en classe de 3e et de terminale technologique.

B. L.


[1Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman.

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