L’intérêt qu’il y a à faire lire aux élèves des textes littéraires de communautés culturelles différentes a été notamment souligné par Collès (1996) qui voit « dans la langue française et dans ses littératures des vecteurs de valeurs et de cultures différentes ». Il estime que « dans une classe culturellement mixte, il est […] possible de porter un regard croisé sur le capital culturel respectif de chacun ».

La lecture des textes français peut amener des jeunes issus de l’immigration à se libérer de certaines contraintes sociales, à laisser tomber certains stéréotypes culturels et à modifier certains de leurs comportements. Les jeunes originaires du pays d’accueil peuvent également être conduits à découvrir, dans les textes de communautés culturelles, des valeurs qu’ils apprécient, ce qui leur permet de construire des attitudes positives envers les autres. En outre, le plaisir de lire est fortement stimulé lorsque les élèves d’origine non francophone se trouvent en contact avec des œuvres dans lesquelles ils se reconnaissent.

En réponse à ces constats, je propose, au second cycle du secondaire, une œuvre littéraire, susceptible de répondre aux besoins spécifiques d’enfants de migrants, surtout les arabophones, particulièrement les Libanais, et d’enrichir leurs connaissances géographiques, historiques et culturelles sur le Liban : Le rocher de Tanios.

Le rocher de Tanios

J’ai choisi d’étudier Le rocher de Tanios d’Amin Maalouf, un auteur d’origine libanaise, appartenant à deux cultures, ayant privilégié le français à l’arabe pour l’écriture de ses œuvres. Ce roman historique véhicule des valeurs culturelles partagées par les membres de la communauté libanaise : leur façon de parler, de penser, de travailler, de manger, de réagir à l’égard de l’adultère et de grands événements tels que la mort et la naissance. L’élève libanais a besoin de se retrouver dans l’intimité d’une culture à laquelle il s’identifie.

Le rocher de Tanios possède également des qualités littéraires reconnues. Lié à une époque, à une histoire et à une société, le roman entretient avec les œuvres qui lui sont antérieures un véritable dialogue et constitue donc une façon d’établir des liens intertextuels avec ces œuvres. Rappelons ici qu’avec Le rocher de Tanios, Maalouf a obtenu le prix Goncourt de 1993.

Le personnage principal

En ce qui concerne l’intrigue, elle est susceptible de plaire aux élèves, étant donné que le protagoniste est un jeune adolescent qui, par son courage, suscite l’admiration des jeunes. Le rocher de Tanios, à l’image du héros, dénonce l’injustice sociale : à une époque où le rang social fonde la domination, Tanios, poussé par son rationalisme, est amené à remettre en cause les lois et les principes sociaux. S’impose ainsi, au fil du texte, l’image d’un Tanios novateur et contestataire. Bref, Le rocher de Tanios est une œuvre adéquate qui correspond aux goûts et aux besoins des élèves : elle permet non seulement un travail réflexif, mais aussi des projections affectives.

Séquence didactique

Objectifs de la séquence
– Construire le schéma narratif de Larivaille (1974) à partir de la lecture de l’œuvre ;
– Amener l’élève à se faire une représentation cohérente de l’histoire et à découvrir les temps forts du roman ;

Matériel 
L’analyse porte sur des extraits clés quant au déroulement narratif :
– 1- Premier passage, l’incipit (p. 9-13), chapitre 1 et 2 (p.17-35) : la situation initiale : présentation de l’univers de la fiction.
– 2- Sixième passage, chapitre 1 et 2 (p.151-166) : la complication : le patriarche part pour demander la main d’Asma pour Tanios, mais arrivé chez le père de la jeune fille, la trouvant dotée de beauté et de fortune, il obtient sa main pour son neveu.
– 3- Sixième passage, chapitre 3 (166-174) : l’action : Gérios tue le patriarche et s’enfuit accompagné de Tanios.
– 4- Septième passage, chapitre 2 (p.208-214) : la sanction : Gérios a été décapité à Beiteddine.
– 5- L’ultime passage, chapitre 1 et 3 (p.255-260 ; 271-280) : la situation finale : Tanios retourne au village, s’assied sur le fameux rocher et disparaît.

Déroulement

La séquence comporte six étapes :
– E1: lecture de l’œuvre
– E2 : activation des connaissances antérieures
– E3 : facilitation procédurale
– E4 : annonce des consignes pour réaliser la tâche
– E5 : exécution de la tâche
– E6 : retour sur les apprentissages

E1 : la lecture de l’œuvre
Le texte fait l’objet d’un découpage établi sur un critère de longueur. Plutôt que de donner tout le texte à lire, l’enseignant fournit un calendrier de lecture avec un découpage du roman. Des échanges réguliers permettent d’éliminer les difficultés qui entravent la poursuite de la lecture.

E2 : Activation des connaissances antérieures
L’enseignant conçoit diverses activités qui ont pour but de prendre connaissance des représentations des élèves. Ainsi commence-t-il par demander aux élèves de noter sur une feuille 5 à 8 mots qu’ils associent au mot « récit ». À l’occasion d’une plénière, l’enseignant invite les groupes à communiquer les informations recueillies : les constituants structurels du récit, les critères de ce type de texte, etc.. Ainsi, les élèves se construisent une banque de critères dans laquelle ils pourront puiser en cas de difficultés.
Après clarification de ce qu’est un récit, nous pouvons passer à l’étude de l’œuvre. Les élèves sont divisés en groupes de cinq, et chaque élève du groupe travaille sur le passage qu’il a aimé. Nous rappelons que les cinq passages sélectionnés à travailler en classe ont été énumérés plus haut.

E3 : facilitation procédurale
Voici un exercice qui vise à faciliter la tâche des élèves qui éprouvent des difficultés à identifier les étapes de l’intrigue au moyen du schéma de Larivaille.

Les points cruciaux de l’intrigue
Rétablissez l’ordre chronologique dans lequel apparaissent ces faits dans le roman.

  • La décision est déjà prise par le cheikh et le patriarche : il n’est plus question d’envoyer Raad et Tanios à l’école anglaise. Tanios, indigné, déclare la grève de la faim.
  • Le narrateur présente les différents rochers de son pays ainsi que le rocher de Tanios, rocher maléfique, le seul portant un nom d’homme et que le narrateur, par crainte et méfiance, n’a jamais abordé. À cela s’ajoutent une description des personnages principaux (la belle Lamia, le cheikh Francis, le seigneur féodal du village, Tanios, le personnage principal), et une allusion au temps où se passe la fiction.
  • Tanios et Raad fréquentent une école anglaise que le patriarche qualifie d’hérétique et de satanique.
  • Tanios quitta Famagouste, se rend à Beiteddine où il prononce un discours devant l’émir. Il rentre ensuite chez lui où il est accueilli en héros. Son retour comble l’attente des villageois, surtout celle de sa mère, jusqu’à ce que les quatre dernières pages du roman viennent troubler.
  • Après la naissance de Tanios, des rumeurs se répandent dans tout le village sur l’identité de son père.
  • Roukoz refuse de donner la main de sa fille à Tanios parce qu’il l’a déjà promise à Raad.
  • Tanios monte s’asseoir sur le fameux rocher et comme par prodige, il disparaît.
  • Le patriarche part pour demander la main d’Asma pour Tanios, mais arrivé chez Roukoz, le père d’Asma, la voyant dotée de beauté et de fortune, il obtient sa main pour son neveu.
  • Tanios, devenu adolescent, veut abolir les privilèges féodaux et mettre fin à toute discrimination.
  • Gérios tue le patriarche et s’enfuit accompagné de son fils.
  • Trompé par Fahim, un limier de l’émir, qui lui fait croire que l’émir a été tué et que les troupes du Pacha ont évacué La Montagne, Gérios tente de rentrer chez lui, mais il est arrêté par les militaires de l’armée égyptienne et décapité à Beiteddine.
  • L’émir tue Raad et crève les yeux du cheikh Francis.

E4 : Annonce des consignes pour réaliser la tâche
• Voici la première consigne donnée par l’enseignant :
En vous appuyant sur la lecture des extraits cités auparavant, dégagez la macrostructure du récit. En d’autres mots, construisez le schéma de Larivaille à partir de la lecture de l’œuvre ou des passages sélectionnés :
– Histoire
– Situation initiale, Transformation, situation finale
– Provocation, action, sanction
• La deuxième consigne consiste à traiter quatre parmi les sept consignes suivantes :
– 1. Quel type d’informations rapporte la situation initiale ?
– 2. Pourriez-vous décrire les actions provoquées par l’acte inattendu du patriarche ?
– 3. Imaginez que cet événement aurait pu avoir d’autres conséquences. Lesquelles ?
– 4. L’acte du patriarche a produit une série de rebondissements dans l’action. Présentez-les sous la forme d’un arbre généalogique.
– 5. Comment les événements sont-ils mis en intrigue : cherchez des causes, des justifications, des enchaînements qui mettent en relation les éléments du récit.
– 6. Relisez la dernière page du roman : en quoi fait-elle écho à la première page ?
– 7. Changez, à votre choix, un élément du schéma narratif : on peut, par exemple, modifier la troisième étape du schéma narratif : ce n’est pas Gérios qui tue le patriarche, mais plutôt son fils, Tanios, qui le fait. En quoi la structure d’ensemble s’en trouverait-elle modifiée ?

E5 : Exécution de la tâche
Dans le cadre d’un échange, par petits groupes, puis, en classe complète, les interactions verbales visent à permettre à chaque élève d’expliciter son interprétation de l’intrigue et ses choix et de justifier ceux-ci. Confrontés aux interprétations divergentes de leurs pairs, ils révisent leur interprétation et retournent lire le texte pour confirmer leur réponse ou celle de leurs condisciples. En travaillant en équipe, les élèves ne se contentent pas de comparer leurs réponses à celles des autres ; ils participent à une co-élaboration de la structure du récit. Ce qu’ils n’arrivent pas à faire seuls, ils le réussissent avec l’aide des autres.
Lors de la synthèse collective, l’enseignant se rend compte que les désaccords sont nombreux sur la segmentation des phases de l’intrigue. Il est probable que les oppositions se cristallisent autour de l’événement déclencheur. Il n’est ni possible, ni nécessaire de parvenir à un accord général et définitif. Étant donné que l’intrigue est quelque peu complexe et que le schéma narratif ne saurait rendre compte de tous les événements, il nous paraît nécessaire d’accepter les segmentations plus ou moins satisfaisantes, sauf si vraiment il y a erreur.

E6 : Retour sur les apprentissages
Les élèves rappellent oralement les grandes lignes de la séquence, que l’enseignant inscrit au tableau. Ils prennent des notes ; puis, placés en équipes, ils réfléchissent aux questions suivantes :
– Quel était l’objectif de la séquence ?
– Quelles ont été les étapes de cette séquence ?
– Dans l’ensemble des connaissances que vous avez construites, en est-il une qui vous semble particulièrement importante pour accomplir d’autres tâches scolaires ou non scolaires ?

Conclusion

Pour résumer le contenu de cette séquence, signalons que l’activité des élèves est prioritaire par rapport au rôle de l’enseignant : elle est valorisée, que ce soit dans des échanges oraux, des argumentations personnelles ou des commentaires écrits. Le rôle de l’enseignant consiste à encourager les échanges constructifs et à opérer les réajustements nécessaires. Reste à signaler que toute séquence didactique impose des limites. Les pistes de travail présentées ici ne conviennent pas indifféremment à tous les publics d’élèves. Il revient à l’enseignant de les adapter au niveau d’enseignement de ses élèves.

Mme Iman Cheaib, Professeure de français langue étrangère.


Références
Thérien M. (1997) : « De la définition du littéraire et des œuvres à proposer aux jeunes », M. Noël-Gaudreault (dir.), Didactique de la littérature : bilan et perspectives, Québec, Nuit Blanche Éditeur.
Collès L. (1996) : « Une pratique littéraire de l’interculturalité », J.-L. Dufays, L. Gemenne et D. Ledur (dir), pour une lecture littéraire : bilan et confrontations, Tome 2, Bruxelles, De Boeck ; Duculot.
Collès L. (1997) : « Enjeux d’une approche anthropologique du texte littéraire », M. Noël-Gaudreault (dir.), Didactique de la littérature : bilan et perspectives, Québec, Nuit Blanche Éditeur.
Larivaille P. (1974) : « L’analyse (morpho)logique du récit », Poétique, nº 19.
Maalouf A. (1993) : Le rocher de Tanios, Paris, J.-C. Lattès.