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L’École désorientée

Jérôme Martin (dir.), L’Harmattan, coll. Enfance, éducation et société, 2022.

Ce livre rassemble les textes issus d’une journée d’étude organisée en 2019 par le Groupe d’histoire sociale (GHS). Bien qu’exposant les préoccupations d’historiens et non de pédagogues, il devrait intéresser ces derniers, car il cherche à comprendre comment l’état actuel de l’école peut s’expliquer par l’histoire. Il est organisé autour de trois transformations à l’œuvre dans le système scolaire : la formation professionnelle, l’orientation scolaire et les innovations pédagogiques.

La première partie, avec les textes de Stéphane Lembré et Fabienne Maillard, sera utile pour lire la prochaine réforme de l’enseignement professionnel, annoncée par notre président. Le choix du terme d’enseignement pour titrer cette partie (« L’enseignement professionnel, entre école et marché du travail ») n’est pas un hasard. Il s’agit bien de montrer une tension à l’œuvre dans ce secteur de notre système concernant son objectif : former des citoyens ou des travailleurs ?

L’enseignement professionnel : une filière dévalorisée

Stéphane Lembré insiste sur « l’ancrage territorial de l’offre d’enseignement professionnel », né à la périphérie de l’État au début de XXe siècle et l’implication du monde du travail dans son organisation. Fabienne Maillard met l’accent, entre autres, sur « les multiples rôles attribués à l’enseignement professionnel depuis une soixantaine d’années, rôles en rupture avec ses missions antérieures ». Elle rappelle notamment comment cet enseignement, promotionnel à son origine, avec son intégration dans le système scolaire, est devenu « une filière dévalorisée » pour les perdants du système, dirait François Dubet. Ce retournement sera éclairé par la deuxième partie concernant l’orientation.

La deuxième partie de l’ouvrage s’ouvre avec un texte de Jérôme Martin, « L’orientation, enjeu des réformes scolaires ? », qui montre comment, historiquement, l’orientation née avec l’enseignement professionnel en dehors de l’Éducation nationale, progressivement intégrée, a permis une démocratisation quantitative, puis comment « au tournant des années 1980, dans un contexte de chômage structurel, l’orientation se voit assigner de nouvelles fonctions, davantage tournées vers l’insertion professionnelle ».

Le deuxième texte de Paul Lehner et Clément Pin, « L’élève/étudiant, entrepreneur responsable de son parcours scolaire », porte sur l’histoire présente des réformes du lycée, du bac et de la mise en place de Parcoursup. « En creux, cette fabrique de l’élève responsable de ses choix d’orientation conduit à lui imputer ses échecs scolaires ou ses difficultés à s’insérer dans la vie active, et, symétriquement, à en dédouaner le système éducatif ou l’état du marché du travail. On peut même considérer que de telles logiques justifient du même coup les dispositifs de redressement moral censés inculquer aux élèves et étudiants “l’habitus entrepreneurial”» (p. 125-126).

Pédagogies nouvelles versus pédagogies alternatives

La thématique de la troisième partie sous un titre de sociologie classique (« Stratégies des acteurs sociaux et système scolaire ») est probablement la plus originale, car, sans doute la moins étudiée jusqu’à présent. Marie-Charlotte Allam dans son article, « Gouverner les expériences pédagogiques alternatives en France (années 1960 – années 2000) », travaille sur « les modes de légitimation » entre les pédagogies nouvelles et les pédagogies alternatives. « Alors que les pédagogies nouvelles se sont construites grâce et avec les sciences sociales de l’enfant et de l’éducation (sociologie, psychologie), les pédagogies alternatives mobilisent des arguments issus des sciences cognitives. Derrière ce glissement scientifique, ce sont les manières de concevoir les questions pédagogiques, les problèmes éducatifs et leurs modes de résolution qui divergent. Les sciences sociales privilégient des interprétations en termes collectifs et considèrent les phénomènes éducatifs comme des faits sociaux. Dès lors, les solutions envisagées aux questions scolaires sont d’ordre collectif. Au contraire, l’interprétation en termes cognitifs tend à individualiser les problèmes scolaires et naturaliser les difficultés d’apprentissages » (p 145). Mais pour comprendre cet essor actuel des pédagogies alternatives, Marie-Charlotte Allam propose « d’étudier la politique d’expérimentation et d’innovation pédagogiques de l’Éducation nationale depuis la fin des années 1960 jusqu’au début des années 2000 » (p 145).

Jérôme Martin, dans le deuxième texte de cette partie, « Entre destins sociaux et destins individuels, les classes populaires dans le système scolaire (1945-2000) » déchiffre l’histoire du rapport à l’école des classes populaires (elles-mêmes modifiées durant cette période) et les évolutions du système scolaire. Il examine comment « l’entrée dans la “scolarisation totale” invite à s’interroger sur la manière dont l’allongement des scolarisations a constitué un puissant levier de recomposition sociale et culturelle des classes populaires, et dans quelle mesure elles ont pu développer leurs propres stratégies » (p 161).

Ce livre devrait apporter des arguments dans le débat à propos de la réforme de l’enseignement professionnel en la replaçant dans une perspective historique. Elle devrait remettre en question notre conception de l’orientation tant sur le plan de l’éducation que des procédures, mais aussi celle de la fonction de cet enseignement dans notre système. Enfin, la méthode engagée de l’expérimentation locale serait à rapprocher des innovations pédagogiques étudiées par Marie-Charlotte Allam ou d’un nouveau mode de pilotage du système scolaire ? Toujours est-il que cette prochaine réforme s’inscrit dans la longue lignée « ininterrompue et déstabilisante » des réformes engagées depuis les années 80.

Bernard Desclaux