L’auteure est journaliste et elle raconte d’abord une expérience que vivent nombre de représentants de classes moyennes cultivées dans les grandes villes : trouver le moyen de fuir un lycée qui a mauvaise réputation, chercher à faire entrer son enfant dans un « bon » lycée. Expérience vécue de façon plus ou moins honteuse quand on a des convictions progressistes, qu’on est pour la réduction des inégalités, etc. Mais ici, ce qui est original, c’est l’aveu, exprimé avec beaucoup de sincérité et de façon souvent touchante, que, en fin de compte, « on » est parfois trompé par « la rumeur » et qu’on est passé à côté d’une expérience de mixité sociale et scolaire intéressante et enrichissante.

Le lycée Bergson à Paris n’est pas bien situé, il accueille des élèves souvent peu motivés et peu scolaires. Mais surtout , le cercle vicieux de la réputation (et quelques malheureuses affaires qui ont fait la une des journaux à un certain moment) fait qu’il reçoit de plus en plus les élèves qui n’ont pas de place ailleurs, et c’est ainsi que les bons élèves vont faire les bons lycées, alors que trop souvent on s’imagine l’inverse. Gaëlle Guernalec-Lévy a voulu y voir de plus près, puisque c’est ce lycée-là qu’elle a voulu fuir pour sa brillante fille (ou plutôt celle de son époux). Et finalement, quel est vraiment cet établissement dont beaucoup ne veulent pas ? L’essentiel du livre est en réalité une enquête intelligente et nuancée sur ce qui s’y fait vraiment. Et on découvre notamment des enseignants dynamiques engagés dans des projets, soucieux en général de faire réussir tous leurs élèves, et qui en quelque sorte font honneur à la profession, des élèves qui ne sont certes pas des cracks, qui ne se surpassent pas forcément, mais sont avant tout des lycées « normaux », dans un environnement où on peut être studieux et volontaire sans être mal considéré des autres, où on déploie ses talents tout autant qu’ailleurs, où cependant on peut souffrir de la mauvaise image profondément injuste de son lycée. Les Cahiers pédagogiques avaient présenté le travail considérable fait dans ce lycée sur l’éducation au développement durable (n°478). Nul tableau à l’eau de rose cependant. Une enseignante est consciente par exemple des risques d’un accompagnement excessif : « nous devons faire attention à ne pas trop assister les élèves, à ne pas faire les choses à leur place ». Mais elle note aussi la satisfaction d’entendre des élèves au moment des résultats déclarer : « finalement, c’était bien Bergson »…
En fin d’ouvrage, l’auteure va au-delà du cas Bergson et s’appuyant sur quelques grandes études récentes sur les inégalités (en particuler celle de Broccolichi et alii, chroniqué ici-même), montre les effets désastreux de l’assouplissement de la carte scolaire et surtout de cette pente glissante vers l’élitisme que notre école emprunte, sans que l’élite d’ailleurs en tire vraiment parti. On lui saura gré de mettre ainsi à disposition d’un plus large public les conclusions de ces enquêtes qui souvent heurtent le « bon sens » qui nous fait penser qu’on réussit mieux dans l’entre-soi (des plus forts ou des plus faibles).

On aime bien la conclusion : si on cherche à rendre notre école « républicaine » plus juste et efficace, de tels objectifs « nécessitent des réformes et dépendent de la volonté politique mais aussi (surtout !) d’une prise de conscience collective, d’un refus des familles d’entretenir un système où ne règne plus la loi du plus fort ». Un livre à recommander, entre autres à ceux des journalistes qui renforcent les réputations et qui en restent à la surface des choses.

Jean-Michel Zakhartchouk