J’ai commencé à enseigner en 1961. Lettres classiques, une très bonne 3ème en français- latin -grec et deux classes de 1è M’ . M’ ça voulait dire élèves sorties de cours complémentaires, donc d’un « primaire supérieur », avec une seule langue vivante, elles faisaient des sciences nat’ pour compenser, elles étaient bonnes en calcul et en orthographe mais avaient plus appris par cœur qu’appris à « raisonner ».
Je m’étais intéressée à la vie politique, j’avais manifesté contre la guerre d’Algérie, je me sentais un désir d’engagement politique, mais ça n’avait quasi aucun lien avec l’exercice du métier, si ce n’est que, redevable à l’école d’avoir emprunté l’ascenseur social je souhaitais en faire profiter aussi mes élèves, tous mes élèves. Mon ambition était de les faire réussir tous. Mais, élève heureuse, je ne contestais rien de l’enseignement tel qu’il était dispensé. J’aimais noter, annoncer les notes aux élèves ; les méthodes, les programmes, tout me convenait.
Ça n’a pas duré longtemps : ma bonne classe de 3ème m’aurait confirmée dans ma routine pédagogique s’il n’y avait pas eu dans cette classe une ou deux élèves rebelles très attachantes. Et mes classes de 1ère M’, travailleuses mais livrées à elles-mêmes avec des programmes peu adaptés à leurs centres d’intérêt, m’ont rapidement déstabilisée.
Là-dessus j’ai découvert les Cahiers Pédagogiques, lors de ma deuxième année. Double révélation : des enseignants s’étaient posé toutes les questions que je me posais, et le mouvement des classes nouvelles établissait une passerelle entre mes opinions politiques et mes (nouveaux) choix pédagogiques.
Deux ans d’investissement enthousiaste dans la recherche de méthodes différentes pour intéresser et faire réussir le plus possible mes élèves … 1963-1965.2006_cecilecoiffee.jpg

Ils existent vraiment!

Et enfin au cours de l’été 1965, une rencontre du CRAP, la première. « Ces gens que je lis avec passion depuis deux trois ans existent vraiment, on peut leur parler, ils ont l’air normaux, ils sont sympathiques, ouverts, ne savent pas tout, cherchent : ils s’appellent Aimé Janicot, Vincent Ambite, Jean Delannoy, Marc Genestet, Jacques Drouet, ils m’acceptent dans leur orbite… » Il y avait quelques femmes aussi, mais c’était un monde encore très masculin. J’ai contribué à créer des CRAP (c’était l’époque de fédération de CRAP locaux).
Dans le même temps, les universités fourmillaient de nouveautés : psychosociologie, dynamique de groupes, critique de l’évaluation sommative en vigueur, j’ai tout avalé, nous avions une année d’avance sur mai 68. Mes élèves de 67-68 me l’ont dit en juin : « En fait ce qu’on réclame maintenant, c’est tout ce que vous avez essayé de faire avec nous cette année ! » … J’avais passé une année avec mes élèves sans jamais les noter … et ils avaient travaillé !
En 1968, un peu pris de court, nous avons organisé trois rencontres d’été. En 1969 nous en avons tenu 10 ! Nous nous sentions dans le vent de l’histoire !
Je n’ai jamais séparé dans ma tête le CRAP et les Cahiers, j’ai assuré le secrétariat adjoint des CRAP (adjointe d’Aimé Janicot) et suis entrée au Comité de Rédaction d’un même mouvement, avec la même passion. C’était un milieu vivant, amical, conflictuel aussi, agité de débats, bouillonnant …

Ce que le CRAP m’a apporté? L’audace d’oser parce que je n’étais pas seule. Qui a dit « Il est difficile de croire à quelque chose lorsqu’on est seul » ? Rilke peut-être … Au CRAP, je ne me sentais pas seule, c’était un milieu de vie et d’amitié. Exigeant et soutenant à la fois. Ça représente plus de dix ans de ma vie, des années que je n’ai jamais reniées ! J’ai quitté en 1981 pour d’autres aventures …