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Habiter un quartier défavorisé
Les problématiques de logement entrent dans la définition de la « pauvreté absolue » et ont une incidence sur la scolarité. Un exemple dans le collège d’un des quartiers les plus défavorisés de France.Le collège REP + Les-Hauts-de-Blémont, implanté dans le quartier de Metz Borny, accueille le public dont l’indice de position sociale (IPS) est le plus bas de France métropolitaine si l’on compare hors Segpa : nous n’en avons pas, or c’est ce dispositif qui fait souvent baisser l’IPS des établissements.
Dernièrement, la Ville de Metz se félicitait sur les réseaux sociaux que Borny soit devenu « un quartier où il fait bon vivre1 ». S’il est vrai que le quartier a connu d’importantes métamorphoses et qu’on y constate un apaisement relatif, le quotidien de nos élèves ne nous donne pourtant pas cette impression.
Les conditions de logement, en particulier, interrogent. Nos élèves et leurs parents en parlent rarement, cependant nous voyons bien que celles-ci ont des impacts significatifs sur les apprentissages et les parcours scolaires
Ce qui saute aux yeux en premier lieu, c’est le nombre d’arrivées et de départs au cours de toute l’année scolaire. Cela s’explique par les situations professionnelles ou familiales instables des parents, les migrations, la recherche d’un meilleur lieu de vie, les galères de toutes sortes qui peuvent mener à des épisodes où on apprend tout à coup que tel élève dort dans la voiture avec toute sa famille.
Je pense à deux élèves dont la famille a été expulsée de son appartement pendant que les parents étaient allés chercher les plus jeunes à l’école. Au retour, les serrures avaient été changées. Pendant plusieurs jours, ils n’avaient donc sur eux que les cahiers qui se trouvaient ce jour-là dans leur sac et les mêmes vêtements. Bonjour l’humiliation ! Parfois, la seule issue possible est un départ vers l’étranger ou une autre région, les séparations brutales, entre camarades ou membres de la famille, sont anxiogènes.
Parfois même, nos élèves disparaissent : nous finissons la plupart du temps par recevoir des nouvelles via un travailleur social. Nous nous inquiétons par exemple en ce moment d’une jeune fille qui aurait été emmenée pour être mariée. Les parcours scolaires décousus n’aident pas ;
un parent sur cinq a une adresse soit à l’étranger, soit « inconnue » ou encore « chez quelqu’un » (logement social, famille, amis) ; sans compter nos quelques élèves qui vivent en foyer. Pour ces élèves, le « chez soi » est forcément complexe et lorsqu’on leur demande du travail « à la maison », on ne sait pas trop de quelle maison on parle…
Nous constatons enfin bien souvent que les coordonnées changeantes des parents ne nous sont pas communiquées. Ils sont pris par d’autres préoccupations ou ne peuvent plus nous contacter (expulsions, conflits intrafamiliaux, prison parfois). Voilà qui corse encore le suivi de scolarité : remettre un bulletin, poser une sanction, trouver qui appeler en cas de blessure, de nombreux moments scolaires qui devraient être ordinaires ne le sont pas pour nos élèves.
Or, les suivis de cohorte faits par notre coordinateur de réseau montrent que les enfants qui font toute leur scolarité dans le REP + la réussissent mieux que ceux qui n’y ont fait qu’une partie. C’est un premier impact visible de la précarité sur la scolarité, sans même parler du stress et de l’absentéisme.
Pas de mixité sociale dans notre établissement, pas non plus de fuite massive vers le privé, moins de 2 % vont dans le privé après l’école. Son cout règle vite la question, mais les familles n’ont pas non plus de raison particulière de chercher ailleurs : le climat scolaire est bon, l’indice de valeur ajoutée positif, elles nous font confiance.
Nos élèves viennent tous du même quartier cosmopolite où il se passe certes beaucoup de belles choses, mais la promiscuité avec un voisinage multiculturel n’est pas forcément d’emblée une richesse. Beaucoup de conflits parfois musclés entre voisins se poursuivent au collège et inversement. Difficile donc dans ce cas de trouver un refuge sûr chez soi. Une cinquantaine de nationalités différentes sont représentées au collège, très bien, mais notre climat scolaire est régulièrement impacté par l’actualité internationale comme par celle du quartier.
En 2021, le père d’un élève a tiré une balle dans la tête de la mère, dans la rue à deux pas du collège, avant de retourner l’arme contre lui. La mère a survécu. Une vidéo a circulé, des élèves étaient même sur place. Une cellule d’écoute a été mise en place et nous avons alors été estomaqués par ce que les élèves ont raconté, que nous ignorions. Ils sont très souvent exposés à des faits de violence, ne serait-ce qu’en raison de la densité de population et de sa vulnérabilité : dans les cages d’escalier (bagarres, règlements de comptes, suicides, violences intrafamiliales), dans le quartier, chez eux parfois aussi. Au point d’avoir développé une capacité de résilience impressionnante.
Nous avons cependant d’excellentes relations avec la plupart des familles et si nous aimons travailler à Borny, c’est bien pour la qualité des rapports humains : tout est plus intense, les difficultés comme les joies. Mais l’éducation prioritaire ne l’est pas pour rien. Notre plus grosse inquiétude du moment est liée au trafic de stupéfiants. Jusqu’à présent nos élèves en étaient relativement épargnés, mais désormais, les incidents se multiplient dans nos murs et plus seulement à l’extérieur.
Avoir une adresse à Borny, c’est enfin faire très tôt l’expérience des discriminations, notamment au moment de la recherche de stage. C’est peut-être ce qui explique leur attachement au quartier malgré tout ce qu’ils y endurent : plus loin, c’est un autre monde, inconnu, pas toujours bienveillant à leur égard.
Il serait injuste de réduire nos élèves aux problèmes qu’ils rencontrent, mais force est de constater que leur quartier rend plus difficile leur scolarité. D’autres signes nous disent que la situation n’est pas meilleure à l’intérieur des logements et cela impacte aussi la scolarité.
Les motifs d’absence et retard en disent long sur l’habitat : les logements peuvent être exigus, occupés en surnombre dans du provisoire qui dure, avec une mauvaise isolation phonique, thermique. Nos élèves sont régulièrement fatigués, énervés, ne peuvent pas facilement travailler chez eux ni avoir de répit personnel. Les tensions familiales sont accentuées lorsque le handicap s’en mêle et que le logement n’est pas adapté. Ainsi, une de nos élèves au caractère bien trempé, du dispositif ULIS, s’est vu retirer la porte de sa chambre par ses parents pour qu’elle arrête de la claquer ; ses crises n’ont fait qu’empirer.
Nos infirmières sont souvent sollicitées pour des élèves qui s’endorment en classe. En plus des mauvaises nuits, les écrans sont une échappatoire tentante. L’insalubrité aussi peut perturber le sommeil, la santé. Par exemple une famille s’est retrouvée en très grande difficulté à cause de punaises de lit, qui ont généré énormément de stress – avec dix enfants, les punaises étaient vraiment de trop – et des frais conséquents, impossibles à assumer.
Nos élèves sont enfin victimes ou témoins de trop d’accidents. Par exemple, des petits tombent par les fenêtres en hauteur (deux morts en deux ans, un autre blessé). Que dire de l’attention disponible ensuite en classe après un tel choc ? Une de nos élèves a été très absente. Le plus jeune ne va pas très bien et la mère ne peut pas s’en occuper, alors notre collégienne devait surveiller son petit frère par peur qu’il tombe lui aussi par la fenêtre.
Tout ceci n’est surement qu’un petit aperçu des épreuves traversées par nos élèves en lien avec leur lieu de vie. La pudeur des familles à ce sujet est bien compréhensible, mais le collège s’en trouve concerné de près, car toutes ces difficultés affectent considérablement l’équilibre de nos élèves, leur santé et donc leur scolarité. C’est l’un de nos défis les plus importants : comment leur permettre de progresser au mieux, dans un tel contexte ?
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