Si les éléments de langage de l’excellence, de la «voie royale», de l’ «eldorado»[[Ce terme d’ «eldorado» à d’abord été utilisé pour la Suisse en mai 2015 sur RFI: “ La Suisse, eldorado de l’apprentissage”. En France, depuis la réforme Pénicaud de la formation professionnelle et de l’apprentissage de 2017-2018, le mot est devenu un élément de langage institutionnel repris par la presse.]] se multiplient à l’évocation de la formation par apprentissage, en particulier dans les propos du gouvernement, des syndicats patronaux, des branches professionnelles, des médias, voire des syndicats de salariés, peu nombreux sont ceux qui s’aventurent à vérifier ces assertions auprès des intéressés eux-mêmes, c’est-à-dire les apprentis.

Il est vrai que la dernière enquête effectuée à ce sujet aurait de quoi les refroidir, car on est très loin d’un monde idyllique. Elle remonte à 2015 et a été menée par la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne). Les résultats sont sans appel : 70 % des apprentis et apprenties se disaient mal rémunérés et 61 % exprimaient qu’ils n’étaient ni entendus ni respectés par leurs employeurs ! C’est tout à fait ahurissant dans un pays où quasiment personne n’ose exprimer la moindre opposition à cette formation patronale !

Un sondage plus récent sur les conditions de travail des apprentis existe bel et bien mais il faut prendre la direction de la Suisse, autre « eldorado » de l’apprentissage ! Il a été réalisé début 2020 par le puissant syndicat suisse Unia. Une fois encore, les résultats sont très alarmants : un tiers des apprentis et apprenties témoignent de harcèlement sexuel sur leur lieu de travail ! Si comparaison n’est pas raison, puisque nous ne disposons d’aucune enquête à ce sujet en France, cela devrait au moins alerter nos associations et syndicats de salariés. D’autant que les médias régionaux font part régulièrement de condamnations d’employeurs à ce sujet. Mais cela demeure toujours dans la rubrique des faits divers et ne provoque que très peu d’émoi !

Ruptures et abandons

Qui aura donc le courage en France de mener une enquête approfondie sur les conditions de travail en «formation» par apprentissage ? Tous les éléments existent afin de se poser les bonnes questions ! À commencer par le plus important pour un système de formation : les taux de rupture de contrat d’apprentissage et d’abandon définitif du cursus de formation.

Une analyse de la Dares (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère du Travail) en 2017 est implacable à ce sujet :
– le taux de rupture de contrats avant terme s’élève en moyenne à 29,4 %. Chez les moins de 18 ans, il est de 39,3 % ! Pour être encore plus précis, il grimpe à 33 % dans le bâtiment et à 51, 5 % dans l’hôtellerie-restauration. Même pour les 26 ans et plus, tous métiers confondus, il est de 24 % !

– plus grave encore, le taux d’abandon définitif de la formation professionnelle par apprentissage après une ou des expériences malheureuses. Il est de 22,3 %, tous âges confondus. Pour les mineurs, il s’élève à 29 % ! Dans l’hôtellerie-restauration, il monte à 40 % ! Ce qui signifie que près d’un apprenti sur deux abandonne définitivement sa « formation » dans ce secteur de l’économie qui emploie près de 40 000 apprentis (hors crise sanitaire) ! Vont-ils rejoindre la cohorte des 20 % de chômeurs dans la tranche d’âge des 15-25 ans ? Difficile de trouver une analyse à ce sujet…

Mais ces constats très inquiétants n’ont aucun effet sur les thuriféraires de l’apprentissage. Ils continuent d’asséner que la « voie royale » de la formation professionnelle en France, c’est l’apprentissage. Ils ne cessent de se précipiter dans les médias pour nous répéter à l’envi que 70 % des apprentis obtiennent un emploi dans les sept mois suivant l’obtention du diplôme. Qui aurait donc l’audace de venir critiquer une telle réussite ? Des rabat-joie assurément.

Sauf que les dits thuriféraires oublient de s’appesantir sur ce qui pourrait refroidir les enthousiasmes, c’est-à-dire que près d’un apprenti sur quatre n’arrive jamais au diplôme, que parmi ceux qui y parviennent, un sur cinq en moyenne ne l’obtient pas (RERS 2020) et qu’enfin, ce sont les niveaux post bac qui permettent d’afficher des résultats aussi flatteurs (80 % après un master, 59 % après un CAP, selon la DEPP, la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’Éducation nationale) ! Pour résumer, on peut raisonnablement affirmer que seul un jeune sur deux entré en apprentissage connaît un cursus normal de formation et parvient à décrocher son diplôme et un emploi dans les sept mois suivants son obtention !

Les apprentis passent…

Creusons encore. D’après une enquête de la Dares, seuls 27 % des apprentis restent dans l’une de leurs entreprises formatrices. C’est dire que l’apprentissage est excellent, à condition de remplacer un apprenti par un autre apprenti ! C’est le cas notamment dans la boulangerie-pâtisserie, puisque sur 38 000 entreprises, on dénombre 32000 apprentis, dont 56 % ont moins de 18 ans ! Soit un apprenti pour 1,3 entreprise ! N’embaucherait-on jamais en CDD/CDI dans ce secteur ?

Autre élément à prendre en considération lorsqu’on évoque les conditions de travail des apprentis : les accidents du travail. Alors que ces adolescents et jeunes adultes se trouvaient en situation de formation, 13 800 d’entre-eux sur 437 000 ont été victimes d’un accident du travail en 2018 (dont 2 900 accidents de trajet). Treize y ont trouvé la mort dont certains avaient moins de 18 ans[[Voir les statistiques de sinistralité 2018 de la Caisse nationale de l’assurance maladie]] ! Des jeunesses ainsi fauchées, des parents en grande souffrance, tout cela en formation, c’est insupportable ! Pour mémoire, rappelons que les 640 000 élèves de l’enseignement professionnel ont eu la même année 200 accidents de travail ou de trajet. Aucun d’entre eux n’a perdu la vie pendant les nombreuses semaines de périodes de formation qu’ils passent en entreprise (de seize à vingt-deux semaines suivant le diplôme préparé).

Ces éléments factuels concernent les mineurs (dès l’âge de 15 ans s’ils ont terminé leurs études au collège) et les jeunes adultes en situation officielle d’apprenti. Mais il existe d’autres jeunes en « formation professionnelle », dont on ne parle que très peu, ce sont les « stagiaires » des Maisons familiales et rurales (MFR) !

Sortant de 5e ou de 4e, ils alternent sur deux ans, trente-deux semaines en formation à la MFR et quarante-huit semaines de « stages » en entreprises, souvent dans le domaine agricole. Et il n’est pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que ces stages sur un nombre conséquent de semaines se transforment rapidement en travail. Il n’y a d’ailleurs pas d’ambiguïtés dans le discours d’un responsable de MFR interrogé par Ouest-France le 9 janvier 2021 :«Notre système créé des conditions favorables pour les jeunes ayant besoin de contact avec le réel, car ils alternent quinze jours de cours avec quinze jours de… travail.» Un réel bien dur pour des enfants de 14 ans puisque ces quinze jours de travail sont sans « salaire » ni gratification obligatoire ! En France, en 2020 !

Quelle rémunération ?

Cette analyse ne serait pas complète si elle n’évoquait pas la rémunération des apprentis. C’est une véritable usine à gaz où il est difficile de se retrouver. Sur un site dédié aux apprentis, 80 % d’entre eux ne cessent de faire part de leurs inquiétudes et incompréhensions à ce sujet. Pour faire court, disons que leur rémunération est surtout liée à l’âge et à l’année de formation plutôt qu’au diplôme préparé. C’est ainsi que la première année d’apprentissage, un jeune de moins de 18 ans perçoit 415,64 euros nets alors qu’il passe les trois-quarts du temps en entreprise. Âgé de 26 ans et plus, il perçoit le SMIC ! Par ailleurs, nombreux sont les apprentis qui témoignent de la difficulté à se faire payer leurs heures supplémentaires !

Voilà un des problèmes de fond de l’apprentissage : une main d’œuvre bon marché soumise au bon vouloir de ceux et celles qui l’emploie. Pourquoi employer des CDD et des CDI jusqu’à 30 ans puisque l’on trouve sur le marché du travail pléthore de jeunes, certains déjà bien formés, dont le seul espoir est de trouver un «emploi» pour survivre?

Et pourquoi employer des CDD/CDI si, en plus, l’État vous paie cette main d’œuvre entre 5 000 et 8 000 € par an ? Ce qui signifie que les employeurs bénéficient d’une main d’œuvre «gratuite ou presque» (selon l’AFPA – Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes). Cela pourrait s’entendre, puisqu’il s’agit normalement d’un acte de formation. Mais alors pour quelle raison avoir transféré une partie des financements de l’enseignement professionnel sous statut scolaire vers l’apprentissage alors que la France avait un système très performant de formation avec les lycées professionnels?

On en arrive même à une aberration passée totalement sous silence. En 2016, donc avant la réforme Pénicaud sur l’apprentissage puis les primes Covid, la formation d’un apprenti coutait déjà plus cher à la collectivité publique que celle d’un élève de l’enseignement professionnel : 14 056 € pour un apprenti, 12 380 € pour un élève de lycée professionnel (source Cnefop – Conseil national de l’emploi, de la formation et de l’orientation professionnelles) !

C’est donc bien un choix politique et idéologique : transférer la formation professionnelle à l’apprentissage patronal au détriment de l’enseignement professionnel sous statut scolaire. C’est la « révolution copernicienne » tant vantée par le gouvernement et le Medef : la main d’œuvre des employeurs du privé financée par la collectivité publique ! Et quasiment en dehors de tout contrôle de l’État ni contrepartie en matière de résultats. Pour quelles raisons un employeur se priverait d’une telle aubaine ?

On risque donc d’attendre encore fort longtemps avant d’avoir une analyse approfondie des conditions de formation et de travail des apprentis et apprenties dans notre pays !

Christian Sauce
Professeur de français et d’histoire-géographie en lycée professionnel, dans l’académie de Bordeaux


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