Accueil > L’actualité vue par le CRAP > L’actualité éducative > Une université qui fait réussir


L’actualité éducative du N°447 de novembre 2006

Une université qui fait réussir

Interview de Yannick Vallée

Le thème de la « crise de l’université » fait partie des propos pessimistes obligés chez les détracteurs de l’école. Yannick Vallée revient ici sur les spécificités françaises en ce domaine et explique en quoi une autonomie plus grande permettrait de progresser.

Qu’est-ce qui permet d’expliquer que seuls 36 % des étudiants finissent diplômés en France ?
Les taux d’échec dans les universités sont en effet trop importants en France. Ils ne sont d’ailleurs pas négligeables non plus dans d’autres filières, BTS ou classes préparatoires par exemple. À l’université, ces taux d’échec sont la conséquence d’une conjonction néfaste qu’on peut résumer en deux injonctions : 1- prenez tout le monde ; 2- n’espérez pas obtenir les moyens nécessaires pour faire réussir tout le monde.
À ce propos, la lecture de la loi Savary de 1984 sur l’enseignement supérieur est édifiante. Que dit-elle sur l’entrée dans l’enseignement supérieur ? Que tout bachelier a le droit de s’inscrire dans la filière de son choix, sauf en classes préparatoires, en STS, dans certaines écoles, etc. En fait « sauf partout » à l’exception des filières classiques de l’université. Tout est sélectif, sauf l’université. Un bachelier ayant obtenu son bac L avec une mention passable a théoriquement (et pratiquement) le droit de s’inscrire dans une licence de mathématique. Nul ne peut le lui interdire. Heureusement, il va souvent préférer une fac de lettres.
Le bachelier S, qui a obtenu son bac avec 10,1 de moyenne, lui, est refusé dans les filières sélectives. Il s’inscrit en licence de maths (ou de physique, ou de biologie). Il n’est absolument pas armé pour affronter des programmes difficiles. Il n’a pas la capacité à appréhender des notions souvent très théoriques. Son autonomie est minimale. Pourtant, il va être peu encadré, souvent laissé seul face à ses propres lacunes. Alors que la condition sine qua non de sa réussite serait un encadrement de tous les moments, un tutorat renforcé, un suivi personnalisé...
« Prenez tout le monde et débrouillez-vous. » Voilà le message que les gouvernements successifs (de gauche comme de droite) ont transmis aux universités. Quitte ensuite à les critiquer sur leur inefficacité et à utiliser leurs taux d’échec excessif pour refuser d’augmenter leur dotation en personnels et en moyens financiers.

Que signifie « donner de l’autonomie aux universités » ? Y a-t-il, selon vous, d’autres réformes indispensables ?
Les universités sont des établissements publics. Elles souhaitent évoluer dans ce cadre, rendre le meilleur service possible à leurs étudiants et faire de la recherche au plus haut niveau. Je suis fonctionnaire : je dépense l’argent du contribuable, je sers l’État, et à travers lui, la Nation. Je souhaite le faire le plus efficacement possible. Donner de l’autonomie aux universités, c’est les mettre en condition de prendre elles-mêmes les décisions qu’elles jugeront utiles pour faire mieux, dans le cadre d’une stratégie globale définie par l’État. Je crois que la capacité à décider vite, en contact avec les réalités spécifiques du territoire dans lequel nous sommes installés, sans avoir à en référer préalablement et systématiquement à notre tutelle, nous donnerait la réactivité et la souplesse nécessaires à la réussite.
La contrepartie de cette autonomie renforcée que j’appelle de mes vœux, c’est une évaluation elle aussi renforcée, rigoureuse et portant à conséquence. Si une université décide, dans le cadre de son autonomie, d’investir massivement dans un laboratoire à la qualité incertaine, et que quelque temps après cet investissement, une évaluation indépendante indique que le niveau du labo c’est encore dégradé, alors il sera légitime que le budget global de recherche de l’université en soit affecté : il sera diminué. Il arrivera alors un moment où les conseils de cette université comprendront qu’il est plus raisonnable d’investir dans les bons laboratoires. Et l’argent du contribuable n’en sera que mieux utilisé.
Beaucoup traduisent « autonomie » par « pouvoir renforcé du président d’université ». Pourtant le lien n’est pas direct. L’autonomie n’est pas incompatible avec une certaine démocratie participative. À condition que « les décideurs » soient responsabilisés. Un bon président est celui qui emporte l’adhésion de son université et de son conseil d’administration sur un projet réfléchi, porté par une vision prospective à la fois ambitieuse et réaliste. Il demande des marges de manœuvre à la tutelle (il renforce son autonomie) et obtient la confiance de ses personnels et de ses étudiants (il renforce la gouvernance de son établissement). Il sera ensuite jugé sur ses résultats. Clairement, la loi Savary rend parfois la gouvernance d’une université très aléatoire. Si aléatoire que l’exercice de l’autonomie peut y être périlleux... Et conduirait à des dysfonctionnements notoires.
L’autonomie renforcée des universités devra donc se placer dans le cadre d’une stratégie nationale. Elle aura pour conséquence une évaluation a posteriori très rigoureuse. Elle imposera la mise en place d’un mode de gouvernance responsable.

Faut-il imaginer une sélection à l’entrée de l’université, ou selon vous, à l’entrée en master ?
« Sélection » est, dit-on, un mot tabou à l’université. Et pourtant l’université sélectionne, par certains aspects bien plus que les systèmes les plus officiellement sélectifs. Votre première question ne dit rien d’autre. Nous sélectionnons par la réussite aux examens, et ce plutôt brutalement, dès la fin de la première année de licence. On écrit partout que c’est une sélection par l’échec. Pourtant, dit-on d’une jeune femme qui est acceptée en classes préparatoires qu’elle a été sélectionnée « par l’échec de ceux qui y ont été refusés » ? L’image de l’échec colle à l’université. Il faut radicalement la renverser. D’abord parce qu’elle est fausse. L’université est une formidable « machine à réussir ». Chaque année, sortent de nos établissements des dizaines de milliers de jeunes qui trouvent, sans trop de problème, des emplois tout à fait corrects. Il est trop facile de le nier et de ne mettre en avant que certaines filières surchargées.
Renversons l’image en ne craignant pas de mettre en avant nos domaines d’excellence. La réforme LMD (licence-master-doctorat) a créé un parcours en deux ans pour les années bac + 4 et bac + 5, c’est le master. Or les universités continuent à sélectionner à l’entrée dans l’année bac + 5, les anciens DEA et DESS. Ce n’est pas cohérent. Les masters, en tout cas les meilleurs d’entre eux, ont vocation à choisir leurs étudiants dès l’entrée. C’est un principe sur lequel nous devons pouvoir dialoguer avec les étudiants et leurs représentants. Je suis persuadé que l’affichage de l’excellence bénéficiera à tous les étudiants.
La question de l’entrée en première année de licence est nettement plus émotionnelle. A minima, l’orientation doit être renforcée. À mon sens, tout étudiant de terminale voulant entrer dans une université devrait faire parvenir à celle-ci un dossier dès le mois de février (comme il le fait pour s’inscrire en classes prépas, en BTS, en IUT...). Il serait alors possible d’avoir avec lui un réel dialogue. Et, s’il n’a manifestement pas le niveau pour faire des études longues, le persuader de choisir plutôt une filière courte.

Que signifierait « investir massivement dans l’enseignement supérieur » ?
L’investissement de la Nation pour un étudiant d’université est actuellement de 6 800 € par an. Nous demandons que cet investissement soit porté au niveau moyen d’investissement des pays de l’OCDE dans l’enseignement supérieur : 9 000 € par an par étudiant. Le calcul est simple : il manque 3 milliards d’euros. 1 milliard d’euros par an pendant trois ans. 3 milliards d’euros c’est 0,2 % de notre PIB...

Quel est votre point de vue sur les classes préparatoires ? Comment abolir le fossé entre le système des grandes écoles et l’université ? Que pensez-vous du fait que beaucoup d’élèves choisissent les « prépas », même avec un « petit niveau » parce qu’ils échapperont ainsi à l’université, seront plus encadrés, etc. ?
Je pense que la différence de prestige entre classes prépas et licences universitaires est excessive. Elle tient évidemment au caractère sélectif des prépas (même si certains lycées ratissent large pour remplir leurs prépas...), au taux d’encadrement qu’elles apportent et à l’investissement très fort de leurs enseignants, dont la seule mission est l’enseignement, ce qu’ils font souvent très bien. Je ne souhaite pas que nos licences deviennent des prépas. Nous avons autre chose à dire à nos étudiants. Mais, à l’évidence, notre taux d’encadrement doit être relevé. Et nous devons pouvoir moduler nos licences, les adapter à nos publics : par exemple, créons des licences technologiques, qui auraient vocations à professionnaliser en trois ans des jeunes qui n’ont ni le goût ni l’aptitude à devenir docteur. Créons des licences de recherche, visant clairement à accueillir des jeunes à fort potentiel, prêts à investir un temps considérable chaque semaine pour leurs études, et déjà attirés par les métiers de la recherche. Créons des licences bidisciplinaires (pourquoi pas maths et sciences économiques ?). Permettons à nos étudiants excellents de suivre des parcours d’excellence. Alors de bons bacheliers préféreront les universités.

Yannick Vallée, président de la Conférence des présidents d’université.
Propos recueillis par Florence Castincaud.