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La chronique de Nipédu du n° 555

Une bonne fois pour jamais

Jean-Philippe Maitre (avec Régis Forgione et Fabien Hobart)


À Nipédu, on cosigne tout ce que l’on fait. Mais pour ces chroniques, le premier jet est toujours la responsabilité de l’un ou l’autre.

Sans en avoir vraiment conscience à l’époque, la première dont je prenais la responsabilité [1] portait déjà en germe la place que j’allais prendre aux côtés du duo originel. Je devenais la vigilance lexicale du désormais trio. De fait, c’est aussi la place que j’ai tendance à prendre dans ma vie professionnelle. Et c’est certainement parce qu’elle m’habite au quotidien qu’aujourd’hui elle m’inquiète : force est de constater que je radote !

Sous l’égide de Nipédu, à l’écrit comme à l’oral, j’ai joué la carte lexicale lors du premier billet déjà cité, puis, plus tard, sur «  innovation  », «  esprit critique  », «  métacognition  » et j’en passe. Ces quinze derniers jours, j’aurais voulu m’exprimer sur le mot «  femme  », dans le contexte de leur grève qui s’est tenue en Suisse le 14 juin dernier, ou sur le mot «  pédagogie  » lors de la récente rencontre «  Questions de pédagogies dans l’enseignement supérieur [2]  ». Je suis moi-même quelque peu saisi par le fait de devenir ce réac’qui ne fait pas ses 75 ans.

Dans le même temps, personne n’est, jusqu’ici, parvenu à me convaincre, ne serait-ce qu’un tantinet, que peut-être là n’était pas le vrai combat. Mal utiliser un mot, c’est décaler ce mot de la réalité qu’il décrit. Mal utiliser un mot, c’est mentir (l’intention en moins le plus souvent).

Dans Petite Poucette, [3] Michel Serres écrit que, depuis le siècle dernier, le nombre de mots nouveaux introduits entre deux éditions du dictionnaire de l’Académie française (ordinairement espacées de vingt ans) est passé d’environ 5 000 à 35 000. La raison en est, selon l’auteur, qu’en un temps record nous ne nous évertuons plus aujourd’hui aux mêmes travaux qu’hier. À nouveaux travaux, nouveaux noms des objets et actions qu’ils impliquent.

Mais il nous faut aussi considérer la nature de ces nouveaux travaux : développement industriel, numérique, web, publicité, communication, développement professionnel et personnel, management, etc. Des travaux de croissance économique ou de service. Des travaux dont les modes de communication se sont aussi largement insérés dans les sphères éducatives. Autrement dit, l’évolution actuelle du langage et de son usage doit se comprendre à la lumière globale d’une société, à fortiori de consommation. Les mots sont trop souvent utilisés pour vendre, être le premier, faire carrière, être vu, avoir raison ; bref, ils sont pour soi ! À l’heure du tout-à-l’égo, des fake news, de la défiance envers les sciences, que reste-t-il au mot pour être fidèle à ce qu’il devrait désigner pour tout le monde ? Quand on parle pour son propre intérêt, on détruit, à sa propre mesure, l’essence de tout langage et, plus largement, de tout objet culturel : son caractère partagé.

Je radote. Je me fatigue ! Nul doute que je vous fatiguerai vous aussi. Mais les mots ont un sens. Le langage a une rigueur. Tant que j’aurai l’impression que l’on attaque ce qui doit nous lier, ce qui peut nous faire comprendre nos différends, que cela soit pour les accepter ou les dépasser, je radoterai. Il me fallait ce billet pour cheminer et l’assumer.

Encore heureux que je sois tombé sur deux gars à qui cela plait.


[1«  Un chercheur dans la salle de classe  » dans le n° 540 des Cahiers pédagogiques.

[32012, aux éditions du Pommier.

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