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Trois principes éthiques pour les débats

Jean-Pierre Boudine


L’un de mes amis participait la semaine dernière à une réunion qui se tenait au Ministère de l’Éducation nationale, au sujet de la baisse des vocations scientifiques, manifeste en particulier dans la pénurie criante de bons candidats aux concours de recrutement. L’impression qu’il en a retirée a été que « ces gens se fichent éperdument de ce qu’on leur raconte, ils sont là pour faire des économies. »
Le projet de bâtir à l’occasion des élections de 2012 des propositions qui concernent le système éducatif se base sur des suppositions optimistes quant au récepteur (le politique). Mais il serait juste de se poser aussi la question de l’émetteur.
Dans une telle affaire, le corps social se parle à lui-même. Tout le monde, élèves, parents, professionnels, enseignants, psychologues, sociologues, a quelque chose à dire au politique sur la question de l’éducation. Le message n’est pas cohérent, comment le serait-il ? Et il est vrai que de son côté, le politique a ses propres soucis relativement à ces questions. Il serait tout de même trop optimiste de dire que le souci du politique c’est toujours exactement le souci du bien commun.
Mais - j’insiste - même si c’était le cas, il se trouve que le message est inaudible.
En ce sens que telle assertion d’enseignant du style : « la moitié des élèves de ma classe de quatrième, est incapable de seulement s’intéresser au programme » est scandaleuse comme telle pour un sociologue, tandis qu’une maxime, banale pour ce dernier, telle qu’« il faut en finir avec les redoublements » est simplement incompréhensible pour un enseignant de terrain si on ne lui fournit pas une voie crédible pour atteindre un tel objectif.
Ce que je veux dire c’est que oui, le Politique peut être sourd à nos suggestions, mais bien en amont, chez « nous », une multitude de dialogues de sourds entrecroisés fait rage.
C’est pourquoi la volonté de définir des conditions d’échanges moins caricaturales me semblerait déjà un objectif très important. Caricaturales, oui. D’ailleurs, un autre de mes amis me disait : « Si tu discutes avec les "pédagos", les "républicains" ne voudront plus te parler. »
Il me semble que ce serait un progrès que de déplacer le débat en quelque sorte sur le terrain (qui est certainement commun à tous) de l’éthique.

Un peu moins d’agressivité

Ma première remarque sera pour constater que les débats sur le système éducatif sont souvent chargés d’une forte agressivité. Je pense à « Khmers Rouges ! », évidemment outrancier, mais « élitiste » ou partisan de la « sélection » par exemple sonne presque aussi disqualifiant que « fasciste », alors même qu’il nous arrive à tous d’espérer que notre chirurgien, ou commandant de vol, a été durement sélectionné !
Alors cette virulence, pourquoi ? Qu’est-ce que la culture, qu’est-ce que l’inné, qu’est-ce que l’acquis, ai-je fait la carrière que je devais faire ? Suis-je dans la société à la place que je mérite ? Qu’en est-il du sort de mes enfants ? Il est clair que ces questions nous touchent au plus profond, comme hier les questions politiques et avant-hier les religieuses. Appel, donc, à davantage de tolérance.

Prudence dans les comparaisons

Une seconde remarque concernera l’irruption, récente dans ces débats, des comparaisons internationales. Elle devrait être tout à fait marginale. D’abord parce que les situations du système éducatif dans d’autres pays sont souvent mal connues. Ensuite parce que l’intrication des conditions nationales affaiblit énormément la valeur des comparaisons. Prenons tout de suite l’exemple du pays à la mode, la Finlande. De quelles qualités ce système n’est-il pas crédité ? Il est égalitaire, non sélectif, généreux, efficace. On n’y redouble pas. La notation est rare et non pénalisante. Tout ceci en partant du fait que le système finlandais obtient les meilleures places au classement PISA.
Or ce succès est largement dû au fait que l’enseignement dans l’école unique finlandaise est méthodologiquement très proche de la démarche PISA : de l’esprit pratique et peu de considérations théoriques. En mathématiques, point de démonstration. Il en résulte une efficacité bien venue pour ce que nous nommerions le « Socle », mais les enseignants et surtout les universitaires se plaignent d’un profond déficit de démarche théoricienne qui handicape sérieusement les études en lycée et à l’université. Généreux, égalitaire et non sélectif ? Nuançons. Tout d’abord, les deux dernières années de l’école unique (de 13 à 15 ans) permettent des « options » qui, de fait, différencient l’offre éducative. Ensuite, les lycées sont de renommée et de « valeur » très différentes. Le système finlandais au lycée et à l’université est en réalité inégalitaire et sélectif.
On a donc raison de s’intéresser au système finlandais, si c’est pour dire qu’il sait atteindre les objectifs du socle de base, ce qui présente un très grand intérêt. Au-delà, c’est beaucoup moins clair.
L’autonomie des établissements ? Oui, mais nous sommes très loin, en France, de simplement pouvoir appréhender ce que cela signifie. En Finlande, les « programmes officiels » se réduisent à quelques principes généraux qui tiennent, toutes disciplines confondues, en quelques pages ! Tandis que les nôtres composent plusieurs livrets détaillés. En Finlande, cela fait des décades qu’il n’y a pas d’inspection.
Je pourrais évoquer ici les comparaisons que l’on n’hésite pas à faire avec nos voisins allemands, néerlandais, anglais, américains, comparaisons qui pèchent toutes par une grande légèreté. C’est le fameux « imitons ce qui marche ailleurs ». Démagogique et absurde.
L’important n’est pas de comparer, mais de connaitre les systèmes éducatifs d’autres pays, ainsi que les conditions historiques et politiques qui les ont déterminés, de même que d’autres conditions ont déterminé le notre, et déterminent les conditions de ses évolutions.

Ce que disent les enseignants n’est pas absurde

Le troisième et dernier principe que j’aimerais mettre en avant pourra sembler indélicat, même si c’est presque une lapalissade. Je souhaiterais que l’on fasse grand cas, s’agissant d’enseignement, des opinions d’enseignants. Dans un passé lointain où la Chine était déjà très à la mode, je me souviens d’avoir entendu un fameux principe qui disait : « Qui n’a pas fait d’enquête n’a pas droit à la parole ». Je ne vais pas jusque-là, mais je supporte difficilement certaines analyses sociologiques de très haut niveau relativement au terrain. Un exemple ? J’ai vu de belles statistiques vantant l’intérêt des classes « hétérogènes » relativement aux classes « homogènes ». Et c’est aujourd’hui une banalité dans certains milieux que cette supériorité des classes hétérogènes. Voilà quelque chose qu’un enseignant de collège ne peut pas comprendre. La raison est très simple : toute classe est relativement hétérogène ou homogène. La seule question est celle du degré. Degré d’acquisition des pré-requis, degré de motivation, degré de disponibilité à l’apprentissage, à un moment donné. Reportons-nous à l’étude princeps : la question du degré n’est pas posée. Or en pratique, dans un cas, l’hétérogénéité est gérable, dans un autre cas, non.
Je n’irai pas jusqu’à dire : celui qui n’a pas passé quelques années à enseigner dans un collège de banlieue n’a pas droit à la parole. Ce serait excessif. Mais je souhaite que l’on prenne avec beaucoup de considération l’opinion des enseignants. Il existe à ce sujet un fameux exemple, c’est l’enquête d’un syndicat enseignant qui a voulu en 2002 connaitre l’opinion des enseignants sur le Collège Unique. On s’en souvient, la réponse a été, à 72 %, que la formule du Collège Unique, créée par la réforme Haby sous la présidence de Giscard d’Estaing et défendue depuis par la gauche politique et syndicale, n’était pas soutenable en l’état.
Comme toute réponse à un sondage, ce résultat était largement interprétable. Mais il aurait pu constituer l’occasion d’une discussion honnête et approfondie sur les raisons de cet échec patent, ressenti comme tel par les principaux intéressés. Est-ce que cela a été le cas ? Non. Les personnes qui ont la parole, et qui n’enseignent pas, n’ont pas tardé à recouvrir la réponse des enseignants sous toutes sortes de considérations aussi anciennes que la réforme Haby elle-même.
Voilà donc les trois principes éthiques que je rêve de voir encadrer la discussion sur les propositions pour 2012.

  1. Même si ces questions nous touchent beaucoup admettons que les personnes qui ont une opinion contraire à la nôtre sont mues par des motifs respectables, probablement voisins des nôtres.
  2. Intéressons-nous aux systèmes éducatifs des autres pays et à leurs résultats à tel et tel niveau, en gardant à l’esprit le contexte historique, politique, économique et social qui, sans justifier l’immobilisme, permet de comprendre les différences.
  3. L’enseignement étant une pratique extrêmement riche, nécessairement éclairée par des résultats théoriques issus de l’expérience (donc une praxis) gardons à l’esprit que le point de vue des enseignants sur le système éducatif présente un intérêt décisif.

Jean-Pierre Boudine


Jean-Pierre Boudine est avec Antoine Bodin l’auteur du livre Le Krach Educatif, 32 propositions pour tenter de l’éviter, l’Harmattan, 2010.
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Il a enseigné les mathématiques et mène des recherches sur le socle commun avec l’IREM de Marseille.