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N° 558 - Les élèves migrants changent l’école

«  Transmettre l’écriture est un acte politique  »

Entretien avec Jeanne Benameur

6 janvier 2020
Jeanne Benameur a été enseignante avant d’être écrivain. On lui doit de nombreux romans pour adultes et pour la jeunesse. Elle anime aussi des ateliers d’écriture. Elle a déjà collaboré à notre revue et c’est avec plaisir que nous l’interrogeons ici, en conseillant bien sûr la lecture de tous ses romans.

Quel rapport entre votre expérience scolaire et votre gout de l’écriture ?

Mon premier souvenir conscient de désir, c’est celui d’écrire. Je devais avoir trois ou quatre ans, je ne savais pas lire mais je voulais écrire. Et ma mère m’a appris à tracer les lettres, sur un petit tableau, dans sa cuisine. Je ne sais plus comment j’ai appris à lire. Je pense que c’est venu avec l’écriture. Cela précède mon entrée à l’école.

Donc je savais lire et écrire quand je suis allée dans une classe pour la première fois.

Ce que l’école m’a apporté, c’est l’entrée dans les textes. Il n’y avait pas de bibliothèque chez moi. Mes parents n’étaient pas de grands lecteurs. J’ai plongé dans les textes avec passion grâce à certaines de mes professeures, passionnées elles aussi (j’étais dans un lycée de filles). J’ai découvert la littérature et la puissance du verbe et en même temps je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Les romans-photos de ma mère, les Spirou de mon frère et Racine ou Montaigne faisaient bon ménage. Les auteurs, morts ou vivants, m’accompagnaient. Ce sont les premiers êtres humains en qui j’ai pu avoir confiance. Je leur dois les liens que j’ai eu envie de tisser avec le monde.

L’écriture a toujours été présente dans ma vie. Celle des autres. La mienne. Quand j’étais enfant, j’écrivais des contes, des poèmes, ma première pièce de théâtre à 13 ans. Je n’ai jamais cessé. J’ai publié beaucoup plus tard, quand le partage avec les autres, tous les autres, les inconnus, est devenu désirable pour moi.

Vous avez eu de nombreux contacts avec des élèves pour parler de vos livres (de jeunesse, mais pas seulement je suppose), mais aussi pour les faire écrire. Qu’en retirez-vous ?

Transmettre l’écriture est pour moi un acte politique, au sens large du terme. Aujourd’hui plus que jamais. Prendre le temps de chercher le mot juste, le rythme juste, et sentir qu’on approche ainsi d’une part de soi souvent tue, enfouie, voire ignorée. Oser lui donner forme partageable, c’est prendre sa place d’être humain parmi les autres, tranquillement mais surement. Les élèves ne s’y trompent pas. L’atelier d’écriture permet de saisir à quel point chacun peut inscrire sa langue singulière dans le monde. On s’aventure. J’ai vu des élèves, dans des collèges de zone dites «  sensibles  », recommencer trois, quatre fois la même phrase, parce qu’ils sentaient que ce n’était pas encore «  ça  ». Et c’était une joie. Travailler sa propre écriture rend exigeant. On devient un lecteur plus affuté, critique. On sait mieux qui on est.

Être capable, dans cette société, de prendre le temps de peser un mot, de le choisir, c’est comprendre qu’on a le droit de choisir. C’est un peu de liberté vraie qui se fait jour. On y prend gout. Et c’est tant mieux. On est nettement moins malléable ensuite. Et on prend aussi le temps de réfléchir aux énoncés qui nous parviennent comme des vérités incontournables. Écrire est un chemin pour la pensée.

Votre roman, Les Démeurées, évoque la question des relations entre école et familles populaires. Comment faire mieux en ce domaine ?

Dans Les Demeurées, [1] j’ai écrit le moment crucial où une enfant va aborder ce chemin. Entrer dans l’alphabet est une aventure qui peut vous séparer de tout ce que vous connaissiez avant. Se séparer de son monde, quel qu’il soit, si terrible soit-il aux yeux des autres, c’est se séparer de tout ce qui était familier. Et c’est difficile. Cela ne peut se faire que si vous êtes bien accompagné et que peu à peu vous comprenez que vous pouvez accéder à la langue, au monde, et que si cela vous éloigne de votre monde premier, vous ne le perdez pas pour autant. C’est une révolution à faire à l’intérieur de soi.

Je me rappelle un élève, adolescent venu d’un autre pays, qui se refusait à entrer dans la grammaire française, de peur de perdre sa propre langue, celle qu’on nomme «  maternelle  ».

Vous vous intéressez beaucoup aux identités multiples, de par votre histoire personnelle notamment. Comment voyez-vous les évolutions actuelles sur ces questions et la montée de l’identitaire ?

Dans Ceux qui partent, [2] j’ai tenté de saisir ce moment où celui qui émigre comprend, dans tout son être, que ce qui était sa langue maternelle va devenir pour tous une langue étrangère. Il faut beaucoup de vaillance pour faire cette bascule. Il faut aussi avoir gardé des rêves, ceux qui vous donnent la force d’espérer un accueil. Il faut trouver en soi la confiance dans les autres êtres humains.

Je viens d’une famille où des deux côtés, maternel et paternel, mes ancêtres ont eu cette confiance, ont fait ce pas. Loin de l’Italie pour la famille de ma mère, loin de la Tunisie, puis de l’Algérie pour la famille de mon père.

Et moi j’essaie, à ma façon, de faire ma part. Pour que l’espérance garde sa force.
Pour que la confiance trouve son chemin.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk

Photo de Richard Guesnier


[1Gallimard, 2002.

[2Actes Sud, 2019.

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