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« Tout art est au fond une communication entre humains »

Entretien avec Madeleine Peyroux

Le nom de Madeleine Peyroux, chanteuse de jazz, est synonyme de créativité et de liberté. Nous avons profité de sa récente tournée en France pour lui poser des questions sur l’école aux États-Unis et en France et sur la place de la musique dans l’enseignement. Une place qui devrait être bien plus grande, selon elle.

Vous avez eu un parcours scolaire américain, mais une partie s’est faite en France ; étaient-ce des lieux où l’on encourageait la créativité ?

J’ai fait l’école primaire à Brooklyn et, en arrivant en France, je suis entrée en 3e au Lycée international de Saint-­Germain-en-Laye dans la classe «  français spécial  », où les professeurs de sciences, maths, histoire, etc. étaient plus généreux avec leurs élèves et où l’on étudiait la majorité du temps en français avec mon professeur favori, M. Dumont. Il n’y avait pas beaucoup d’opportunités créatives au Lycée international par rapport à mes expériences aux États-Unis, c’est vrai. On faisait des exercices d’apprentissage par cœur, qui étaient exaltants grâce à ce professeur. L’encouragement des élèves à s’exprimer en classe, à participer à une discussion avec le professeur et les autres élèves était presque nul. Tandis que les Américains ont beaucoup de ceci dans la culture des écoles primaires et des lycées.

Par contre, est-ce que l’on enseigne les méthodes créatives et artisanales aux États-Unis ? Et est-ce qu’on donne une éducation bien équilibrée, intégrante, et qui fait murir l’esprit ? Je dirais que cela nous manque beaucoup dans notre culture scolaire. Apprendre à apprendre, à rechercher, enquêter, et à se passionner pour les Lumières, etc., on est trop souvent dans le vide, apprenant cela par hasard. C’est bien d’être sûr de soi, d’avoir le support émotionnel et culturel qui encourage l’expression. Mais avoir quelque chose à dire, avoir des idées basées sur des connaissances, de la recherche, et une compréhension approfondie, ça demande un engagement social et culturel que l’on n’a pas encore aux États-Unis.

Je pense que mon éducation créative s’est faite à la maison, avec mes deux parents cultivés, éclectiques, et un peu rebelles. Mon papa nous a fait connaitre Socrate, Edmund Husserl, Maurice ­Merleau-Ponty, avant que je sache faire des multiplications. Ma maman récitait Eschyle en grec ancien, Proust en français. Et autant qu’on entendait les mots de Shakespeare et Robert Burns, on a connu Johnny Cash, Hank Williams, Fats Waller, Fats Domino, Robert ­Johnson. C’était un environnement assez isolé, une miniécole cachée dans un appartement à Brooklyn dans les années 1980. Une fourmilière dans la jungle de la culture populaire. Donc j’ai eu envie de quitter la maison dès que possible, à 15 ans, pour retrouver une société qui manquait dans mon enfance. Mais je dois avouer que cette éducation m’a bien préparée pour le monde du dehors.

Avez-vous fait des rencontres marquantes (d’auteurs, d’artistes, de savants, etc.) grâce à l’école ?

Grâce à l’école, Thomas Paine, un philosophe et politicien et provocateur important du début des États-Unis. Je ne l’ai découvert qu’au Lycée international, dans une pièce de théâtre moderne dans laquelle il y a deux ­Thomas Paine. L’un, optimiste envers la révolution américaine, fier des idées contemporaines et de la société qui débute. L’autre, celui que j’allais jouer, pessimiste, déprimé au point de se suicider, enragé des injustices du monde et méfiant envers les politiciens du moment. Malheureusement, j’ai abandonné le lycée cette année-là et manqué ce rôle. Mais grâce à mes parents, j’ai découvert John Steinbeck, Henri ­Rousseau, Félix Leclerc, Bob Dylan, The Beatles. Grâce à mes amis de la rue à Paris : Bessie Smith, Lil Green, Muddy Waters, Big Bill Broonzy, etc.

Travailler à croiser musicalement les influences, les cultures, les époques, est-ce aussi une façon de plaider, pour que les humains se rencontrent et se connaissent ?

La musique est, en effet, un plaidoyer pour l’unification des humains. Un message n’existe pas entièrement tant qu’il n’est pas reçu. Un bruit n’existe pas complètement tant qu’il n’est pas entendu. Tout art est au fond une communication entre humains. Mais la musique fait peut-être le plus d’impact. Ou, surement au moins, l’impact le plus direct et immédiat. À notre époque, le croisement d’influences et de styles est plutôt naturel. Mais, parfois, il faut rechercher les cultures différentes pour le faire. Je trouve que c’est une activité d’une grande valeur : la recherche et l’intégration de ce qui est étranger.

Comment verriez-vous un enseignement de la musique idéal ?

D’après moi, on doit accepter l’idée que la musique fait partie de la vie, qu’elle est intégrale, comme la lecture et l’écriture le sont. Au lieu d’isoler la musique en tant que spécialité culturelle, on devrait commencer à l’enseigner en mode majeur, comme l’histoire, les mathématiques, les langues, dès le début de l’école. Je propose ceci pour plusieurs raisons : la musique est une langue, et peut-être la langue la plus internationale. Donc elle devrait avoir plus d’importance à l’école ; les scientifiques et les statistiques admettent que l’écoute et le jeu de la musique entrainent le développement du cerveau et des processus de pensée dans une mesure notable, et plus que d’autres arts créatifs. En fait, mon idée est qu’une compréhension de base de tous les arts créatifs est utile pour vivre dans nos sociétés multiculturelles et compliquées ; en plus, il y a la joie pure qui est un avantage évident. Pour moi, on n’a pas à chercher plus loin.

Propos recueillis par Florence Castincaud
Entretien réalisé en français

Photographie : Madeleine Peyroux ©Yann Orhan

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