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Tribune

Tous ensemble contre Blanquer ? Oui, mais...

Philippe Watrelot

27 août 2019

On a senti l’exaspération monter au cours de l’année scolaire passée contre le ministre de l’Éducation nationale, on la retrouve dès cette fin d’été dans des rassemblements qui revendiquent la « convergence des luttes ». Pour l’auteur de cette tribune, il convient déjà de clarifier les revendications des uns et des autres afin de voir si elles peuvent vraiment être unitaires.


« Tous ensemble contre Blanquer ! » Après la séquence de juin-juillet avec la « grève du bac » et la rétention des notes, ce début d’année scolaire est marqué par des appels à la (re)mobilisation. Une université d’été, des assemblées générales se tiennent avec des mots d’ordre de contestation de la mal nommée « loi pour une école de la confiance ».

Y a t-il une unité des enseignants contre la Loi Blanquer et la politique éducative ? La déploration générale et l’agacement face à l’omniprésence médiatique du ministre peuvent faire illusion. Mais on est loin de l’unanimisme et même de l’unité d’action. Les débats autour du bac l’ont bien montré : on peut critiquer la réforme et ne pas être d’accord avec les moyens d’action qui ont été utilisés.

Les lignes de fracture sont nombreuses et portent aussi bien sur les formes d’expression, l’analyse des politiques passées que sur la vision de l’école qui en résulte. Et l’action ne pourra être efficace et rassembleuse que si on dépasse certaines d’entre elles et qu’on réfléchit sérieusement à une alternative progressiste pour l’école. La convergence plutôt que la polarisation...

Regard sur un passé qui ne passe pas...

Pour pouvoir avancer, il faudrait déjà parvenir à solder des contentieux toujours ouverts. C’est le premier clivage qui est loin d’être négligeable car, derrière, on retrouve des positionnements politiques et syndicaux.

On pourrait résumer le débat par la question suivante : « entre la politique menée par Najat Vallaud-Belkacem et Jean-Michel Blanquer, y a t-il une différence de degré ou de nature ? »

On a l’impression que pour certains, il s’agit simplement d’une différence de degré. On en a même entendu parmi les plus « radicaux » expliquer doctement que « les 60 000 postes n’ont jamais existé ». Et, dans cette logique extrême, la politique menée par Najat Vallaud-Belkacem était tout aussi libérale et destructrice de l’école que l’est la politique actuelle qui n’en serait qu’un prolongement.

On ne va pas sans arrêt ressasser un passé qui ne passe visiblement pas. Mais il faudrait rappeler qu’à la différence de la réforme du lycée de Jean-Michel Blanquer, la réforme du collège avait été approuvée par le Conseil supérieur de l’éducation. Certes, des syndicats s’y étaient opposé. Mais, à moins de considérer que seuls certains seraient légitimes et auraient vocation à représenter toute la profession, ce n’est pas exactement le même cas de figure.

Évidemment, le coup de force de Manuel Valls, qui publie le décret le soir-même d’un mouvement social, n’avait rien arrangé. Tout cela a été dénoncé en son temps, tout comme les doutes sur la verticalité de la gouvernance. Mais ces nuances pourtant constantes, sont oubliées par certains au profit d’une polarisation facile.

Cette posture est, au final, relativement confortable intellectuellement puisqu’elle permet d’éviter les compromis et de situer toujours dans le « camp du bien » quel que soit l’adversaire qu’on se fabrique...
Et il n’est pas sûr que cette radicalité permette la transformation de l’école. Elle est malheureusement souvent l’alibi d’un certain conservatisme.

On peut aussi penser (c’est mon cas) qu’il y a une différence de nature dans les politiques menées. Aussi bien sur l’effort consenti (augmentation du budget versus réduction) que sur les finalités de la politique.

Rappelons qu’un des objectifs de la réforme du collège, outre celui de donner plus de sens aux apprentissages, était de corriger le détournement qui était fait des classes « spéciales » permettant de contourner la mixité sociale et l’hétérogénéité scolaire.

Bien sûr, tout n’était pas parfait. Mais dans une position réformiste, on peut alors soutenir et faire évoluer ce qui va dans le bon sens. On peut préférer avoir les « mains dans le cambouis » que de ne pas avoir de mains (ou seulement le poing levé). Il est utile de rappeler que le contexte n’était pas exactement le même et qu’il y a donc plutôt rupture que continuité.

L’École doit-elle changer ?

Le deuxième clivage porte sur l’analyse des inégalités sociales au sein de l’école.
Là aussi, il y a des positions différentes que l’on peut résumer (et caricaturer...? ) ici.
Pour les uns, les inégalités préexistent à l’école. Et finalement, l’école n’en est que le réceptacle. Ce n’est donc pas à celle ci de changer. Il suffit d’agir sur la société (en attendant le « grand soir » ?) pour que l’école ne change pas...

Pour d’autres, dont je suis, les inégalités sociales sont amplifiées par l’école. Et il importe donc de s’interroger sur le fonctionnement de l’institution mais aussi sur nos pratiques pour avoir une pédagogie qui permette d’aller vers moins d’inégalités. Ce qui n’exclut évidemment pas d’agir pour lutter contre les inégalités au sein de la société. Pour reprendre le slogan d’un mouvement pédagogique bien connu : « changer la société pour changer l’école, changer l’’école pour changer la société »... La difficulté de ce deuxième clivage, c’est qu’il est jugé comme culpabilisant par bon nombre d’enseignants. Ceux-ci y voient une remise en cause de leurs pratiques et considèrent la critique du système comme une critique d’eux-mêmes. Cette difficulté à dissocier ses gestes professionnels de sa propre personne est un des freins majeurs de la conduite du changement dans l’éducation en France. Cela est évidemment renforcé par le sentiment de déclassement et la faible considération du métier.

Le rôle des syndicats devrait être de parvenir à faire dépasser cette confusion et à objectiver les revendications plutôt que de la renforcer en parlant sans cesse de « mépris » et de « souffrance » et en voyant tout sous le prisme du ressenti. C’est une dérive que je ressens très vivement aujourd’hui.

Dépasser la déploration et le risque conservateur

Personne ne vous dira qu’« il veut accentuer les inégalités » ou « créer de l’échec scolaire », y compris les enseignants les plus conservateurs ! Ce débat est biaisé. Car il mélange deux niveaux d’analyse : micro et macro. Macro : comment peut-on améliorer/changer les structures pour lutter vraiment contre les inégalités ? Micro : comment moi, dans ma classe, dans mon établissement, je peux y contribuer ? Est-ce que mes pratiques pédagogiques (au-delà des intentions) sont de nature à lutter contre les inégalités ? Et c’est là que ça se complique…

Or, comme nous le pointions plus haut, l’époque est marquée par la crispation et la polarisation. Alors que, jusque-là, l’opinion enseignante tentait de maintenir la tension entre revendications professionnelles et dimension pédagogique, aujourd’hui, c’est le premier pôle qui l’emporte et devient un préalable à d’éventuelles évolutions du métier. « Pourquoi devrai-je changer si mon salaire et mes conditions de travail ne changent pas ? » Cela doit être entendu par les ministres quels qu’ils soient, mais aussi par les mouvements pédagogiques qui ont eu tendance à minimiser cette question qui, il est vrai, n’est pas au cœur de leurs actions et réflexions.

Le risque conservateur existe. C’est un discours qui est présent bien sûr dans l’opinion, mais aussi dans les salles des profs. Face aux difficultés actuelles de l’école, la cause serait donc à chercher dans une école livrée aux « pédagogistes » et à leurs réformes. Il est tentant alors d’aller chercher de pseudo solutions dans le « bon vieux temps », celui d’une école qui a fait réussir ceux qui s’expriment. En oubliant que cette école fabriquait aussi de l’exclusion et surtout que ce n’est pas d’un excès de pédagogie dont souffre le système éducatif, mais plutôt d’une insuffisance.

Construire une alternative

L’accumulation des préalables (plus de moyens avant de changer) et le maximalisme peuvent conduire à une forme de procrastination collective qui n’incite guère à l’optimisme.
Et cette posture très critique sert le ministre actuel qui joue l’opinion publique contre les enseignants réputés irréformables.

Or, si la politique éducative actuelle doit être combattue, c’est au nom d’une réelle transformation et d’une gouvernance qui respecte les enseignants.

Dire que les réformes Blanquer aggravent les inégalités ne doit pas faire oublier que la situation actuelle est déjà inégalitaire et qu’on ne peut s’en satisfaire.

- C’est au nom de cette lutte contre les inégalités sociales amplifiées et créées par l’école qu’il faut évaluer et juger les mesures actuelles et à venir. Et l’arbre « social » des dédoublements en CP-CE1 ne doit pas cacher la forêt des pratiques élitistes promues par le ministre.

- C’est aussi au nom de cette lutte contre les inégalités qu’il faut construire un projet alternatif.

- C’est enfin au nom de la justice sociale que les enseignants doivent questionner leurs pratiques dans une logique de coopération et de création de collectifs.

La critique facile sur l’immobilisme des personnels de l’éducation oublie que ceux-ci évoluent au quotidien « à bas bruit » dans leur classe et leurs établissements. Plutôt que de promouvoir une innovation spectaculaire et culpabilisante, il faudrait surtout valoriser l’existant et l’esprit d’expérimentation des équipes éducatives.

La promotion des « bonnes pratiques » est bien souvent un moyen de déposséder les enseignants d’une partie de leur expertise par le travail prescrit. Malgré toutes les divergences des enseignants, on peut se rejoindre sur une critique plus globale de la gouvernance du système éducatif marquée par un fonctionnement infantilisant, vertical et bureaucratique. Ce sont des constantes structurelles sur lesquelles les gouvernements successifs ont peu agi. Et qu’au contraire, Jean-Michel Blanquer renforce en s’appuyant sur une technocratie scientiste.

Le système éducatif doit changer et se réformer, car il est injuste et dysfonctionne. La politique actuelle est-elle la bonne ? Au-delà des intentions et des discours répétés sur tous les médias, les faits montrent que cela a plutôt tendance à renforcer un système faussement méritocratique et individualiste.

Mais le piège, c’est qu’aujourd’hui le contexte est tel que toute remise en cause de ce système, comme le font les mouvements pédagogiques, et toute tentative de le faire évoluer, sont vécus par le milieu enseignant comme une menace et une remise en cause de leur travail. La polarisation et le discours radical conduisent paradoxalement à défendre l’existant et à renvoyer à après-demain les nécessaires évolutions qui doivent se faire, ici et maintenant...

Tous ensemble ? Oui, mais pour construire un vrai projet de transformation pédagogique et sociale.

Philippe Watrelot,
Professeur de SES dans l’Essonne et formateur à l’ESPE de Paris en temps partagé, ancien président du CRAP-Cahiers pédagogiques


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