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Le Livre du mois du n° 561 : L’éducation à la sexualité

Sortir de l’ère victimaire. Pour une nouvelle approche de la Shoah et des crimes de masse

Iannis Roder. Odile Jacob, 2020


Iannis Roder a plusieurs casquettes : responsable des formations au Mémorial de la Shoah, spécialiste de l’éducation au sein de la Fondation Jean-Jaurès et, the last but non the least, enseignant d’histoire en Seine-Saint-Denis. Il nous propose une réflexion stimulante sur l’enseignement de la Shoah dans un livre foisonnant, bien que court, qui aborde de nombreuses questions en ne donnant, ce qu’on peut regretter, qu’une part trop limitée aux pratiques concrètes d’enseignement, à peine effleurées. On lui saura gré cependant de prôner le dialogue, y compris avec les élèves tenant des propos choquants, et d’évoquer la nécessité de l’interdisciplinarité et de la pédagogie de projet. Cela permet de dépasser des étiquettes hâtives sur un auteur classé comme «  républicain  » par opposition aux «  pédagogues  », alors qu’on peut et doit être les deux !

Pour Roder, on ne peut se contenter de l’émotion qui, à elle seule, entrainerait un rejet définitif de l’antisémitisme. Il faut que le cours d’histoire s’appuie sur des connaissances solides. Il est loin de rejeter les témoignages d’anciens déportés, la projection de films à fort impact émotionnel ou les visites à Auschwitz, mais tout cela doit s’inscrire dans un travail documenté et au long cours. Pour qui connait les formations proposées par le Mémorial de la Shoah, on sait que c’est ce qui est prôné, avec un outillage remarquable proposé aux enseignants, nombreux à s’y inscrire.

En dehors des questions liées directement au cours d’histoire, ce livre aborde aussi des sujets trop peu connus ou parfois réduits à des idées reçues. L’histoire des Juifs en Europe est négligée par les programmes scolaires et il faudrait qu’elle ait sa place, en ne présentant pas seulement ceux-ci comme d’éternelles victimes. Iannis Roder met souvent en garde contre les dangers de la concurrence victimaire (les Palestiniens, les Noirs esclaves, les Arméniens, etc.).

Il s’efforce aussi d’opérer un travail de clarification et d’élucidation de la spécificité de l’antisémitisme nazi. On est loin de la folie d’Hitler ou des confusions qui autrefois aboutissaient à la belle chanson de Jean Ferrat où cependant le génocide des Juifs était banalisé («  ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux  » : autrement dit, ils étaient envoyés à la mort parce que résistants et non parce que Juifs !) (ceci est une réflexion personnelle qui n’est pas dans le livre). Le rôle particulier joué par Auschwitz, devenu symbole au prix d’erreurs historiques qui poussent l’auteur à éliminer le terme ambigu de «  camps d’extermination  » au profit de «  centres de mise à mort  ».

Dans la lignée des travaux de Johann Chapoutot (incontournable sur le nazisme), l’auteur montre aussi quelle logique était à l’œuvre dans le projet d’élimination des Juifs, vu comme défense de la «  race allemande  », victime de l’Histoire, victime des Juifs présents partout dans le christianisme contre la belle Antiquité gréco-romaine ou dans le bolchévisme. Au passage, il pointe les dangers de la notion de «  totalitarisme  » qui met sur le même plan Allemagne et URSS stalinienne, si différentes en termes de projet global, même si, au final, le nombre de victimes et les méthodes peuvent les faire converger. La question du rapprochement avec l’idéologie islamiste type Daesch n’est qu’esquissée et mériterait un développement.

Enfin, comment articuler en classe le travail sur la Shoah avec l’allusion à d’autres génocides, ce que d’ailleurs fait dans ses expositions le Mémorial, avec par exemple le génocide rwandais ? Là encore, seules quelques lignes sont consacrées à cette question, mais le livre est déjà bien dense et appelle des prolongements.

Jean-Michel Zakhartchouk

Questions à Iannis Roder

 

Photographie ©Cécile Andrier/Odile Jacob

Vous évoquez les résistances dans certaines classes à l’enseignement de la Shoah. Peut-on évaluer le phénomène ?

Il n’y a pas, à ma connaissance, d’étude scientifique sur l’étendue de ce phénomène et il nous est donc aujourd’hui impossible de le quantifier ni même, en réalité, de le cartographier de manière précise. Mais il y a des éléments d’information qui nous permettent d’apprécier peu ou prou une situation. Ainsi, quand, à chaque formation de professeurs au Mémorial de la Shoah, depuis vingt ans maintenant, nous en avons quelques-uns qui motivent leur présence à ces stages par la nécessité d’être mieux outillés face à des élèves réticents voire agressifs dès qu’il s’agit de travailler sur l’histoire de la Shoah ou, plus largement, dès qu’il est question des Juifs, nous pouvons raisonnablement penser que c’est une situation devenue habituelle dans certains territoires. J’ai pris en pleine figure, à la fin des années 1990, à mes débuts, des remarques auxquelles je ne m’attendais pas. Empreint d’idéaux universalistes, sociaux mais aussi anticolonialistes légués par mes parents et leur engagement politique à gauche, je n’avais pas du tout anticipé cette violence antisémite qui commençait alors à s’exprimer et qui se libéra à la suite de la seconde intifada et du 11-Septembre 2001. Les propos entendus alors devenaient systématiques de la part de certains élèves dès qu’il était question des Juifs.

Cependant, l’immense majorité des élèves qui font état de stéréotypes relevant de l’antisémitisme ne sont pas politiquement structurés, ils répètent ce qu’ils entendent autour d’eux. Cela témoigne de l’étendue de l’antisémitisme, devenu parfois un véritable code culturel, dans certains espaces. Et ce terreau peut être favorable à la mise en place d’un discours plus structuré au lycée ou à l’université, voire, pour certains, à un passage à l’acte.

Des démarches interdisciplinaires ne laisseraient-elles pas davantage une place à l’émotion, quand le cours d’histoire serait plus du côté de l’explication et des connaissances ?

Les démarches interdisciplinaires sont d’abord intéressantes, parce qu’elles relèvent souvent de la pédagogie de projet, laquelle permet de travailler un sujet sur le long terme, favorisant l’imprégnation des connaissances, mais aussi l’investissement personnel et collectif. Les dynamiques créées ainsi sont positives et à même de mobiliser les élèves sur un thème qui demande nécessairement du temps afin d’appréhender cette histoire dans toutes ses dimensions.

Le cours d’histoire reste absolument central, car les élèves doivent savoir sur quoi ils travaillent pour en comprendre le sens. Il s’agit de mettre en place l’histoire du processus qui mena de l’idéologie à sa mise en pratique, c’est-à-dire au génocide. Ce sont les objectifs idéologiques et ce à quoi ils répondent dans l’imaginaire nazi qui doivent être analysés et compris. C’est donc une histoire qui doit d’abord être distanciée voire froide, l’approche morale ayant un intérêt des plus limités.

En revanche, et c’est tout l’intérêt d’un travail interdisciplinaire, la Shoah, ce sont évidemment des destins individuels et familiaux, des récits de vie tragiques, des expériences extraordinaires qui ne peuvent renvoyer à aucune de nos expériences vécues. C’est là le rôle des arts et de la littérature. L’histoire de la Shoah est une histoire absolument tragique, un abime qui me semble difficile à appréhender, notamment pour des adolescents, dans toutes ses dimensions humaines. Les arts et la littérature permettent de faire appel au sensible, à l’expression de nos sentiments profonds. C’est l’intérêt des stages «  arts et littératures  » que nous proposons au Mémorial.

Vous prônez l’enseignement de l’histoire des Juifs autrement qu’en termes de «  peuple victime  ». Mais les programmes sont déjà très chargés.

Les élèves français ne connaissent ni le judaïsme ni les Juifs, et il est frappant de constater que leur vision des Juifs se limite très souvent à leur assassinat et, parfois, à Israël aujourd’hui. La longue et riche histoire des Juifs est ignorée et nous prenons le risque de les enfermer dans une histoire uniquement victimaire, d’un peuple dont le destin serait inévitablement celui-là, hier comme aujourd’hui.

Mais quand l’impératif catégorique devient «  terminer les programmes  », nous courons après le temps et à ne plus faire notre métier de manière satisfaisante. La liberté pédagogique est ici centrale. Peut-on prétendre lutter contre l’antisémitisme si les enseignants n’ont pas le temps de parler de l’histoire des Juifs ni d’expliquer l’origine de l’antisémitisme ? Vous conviendrez avec moi que cela doit prendre quelques heures, quelle que soit la pédagogie mise en place. Or, si nous ne les prenons pas d’autorité en faisant des choix, nous ne les avons pas.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk


Sur le site du Mémorial de la Shoah : les propositions de formation :
http://www.memorialdelashoah.org/pedagogie-et-formation/outils-pour-enseigner.html

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