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La chronique de Nipédu du n° 565, « Lire, comprendre »

#SamuelPaty

Régis Forgione, Fabien Hobart, Jean-Philippe Maitre

11 décembre 2020

D’abord, il n’y a que l’horreur. Un homme. Décapité. Dans la rue. En plein jour. La description est glaçante. Puis, après quelques heures, le fait se précise. L’homme est enseignant. Son assassinat est terroriste. Les caricatures de Mahomet. En plein procès des attentats de 2015, l’écho est presque une évidence : #JeSuisCharlie devient #JeSuisProf.

L’intention est la plus louable du monde. Oublier toutes les différences, tous les différends. Ne garder que l’empathie et souffrir avec et pour ces autres que l’on ne connait pas. Parce que le 16 octobre 2020, Samuel Paty meurt mais il n’est pas le seul visé. En effet, après son atroce forfait, l’assassin écrira sur les réseaux sociaux : «  Macron [...], calme ses semblables avant qu’on ne vous inflige un dur châtiment.  » C’est fait. C’est dit. En France, on pouvait déjà mourir de dessiner. Désormais, on peut mourir d’enseigner.

Que pouvons-nous faire d’autre que pleurer et étreindre, avec un hashtag, celle ou celui qui souffre, pour consoler mais aussi pour nous rassurer mutuellement ? Reconnaitre en chacun des émotions semblables. Dégout, incompréhension, injustice et peur. Nous faire comprendre les uns aux autres, au plus vite, aux plus proches comme aux plus éloignés, que nous ne sommes pas seuls, que nous sommes un ; aujourd’hui face à l’irréparable, comme demain face aux menaces à venir.

Mais on le sait depuis les stoïciens : après l’émotion, la raison.

Cette communauté d’affects (théoriquement aussi large que tous ceux qui sauront compatir à la mort d’un autre) se rétrécit aussi tristement que logiquement dès lors que l’on essaie de trouver d’autres communs. Face à cet évènement, l’unité du pathos ne saura pas se transformer en une unité de l’ethos (la morale) ou du logos (la raison), pour reprendre le triptyque aristotélicien. Les analyses pour expliquer ce qui nous a menés là et ce qui devra être fait en conséquence iront dans quasi autant de directions que de personnes. Même les enseignants (qui, au quotidien, partagent une communauté de pratiques [1].) auront des réactions plus homogènes mais certainement pas univoques.

En 2015, après l’émoi et non sans polémique, des voix avaient questionné l’unité nationale tant évoquée alors [2]. Déjà, était-elle réelle ? Certaines classes sociales semblaient largement plus mobilisées que d’autres. Puis, quels sont les risques à oublier ce qui nous distingue ? Par définition stricte, s’engoncer sous une expression unique (même volontairement !) est un geste totalitaire qui signe la mort du politique.

Lorsque #NousSommesCeci, nous tentons d’exprimer une émotion sincère par une pensée peut-être maladroite. La mort d’un alter égo est toujours l’opportunité d’imaginer la sienne. Les circonstances abjectes dont il est question ici ajoutent à l’angoisse et amplifient le besoin de nous rassurer par le nombre. C’est cette projection qui permet l’empathie. Mais pourquoi nous réduire à un groupe qui ne nous résume pas ? In fine, peur et empathie ne sont pas l’apanage des «  Charlie  » ou des «  Profs  ». À quoi bon nous départir (même symboliquement) de notre identité ? Comment ne pas nier nos idées et notre histoire propres, et encore moins celle de la victime qui n’était pas qu’un enseignant mais, comme nous, un être complexe ? En somme, si hashtag il doit y avoir, comment exprimer toute notre compassion et rendre à chacun son entièreté ? #SamuelPaty… tout simplement.


[1Voir Nipédu #122 : https://tinyurl.com/y6sahk43

[2Voir l’ouvrage collectif Je suis Charlie, Ainsi suit-il…, L’Harmattan, 2015.

Sur la librairie

 

Lire, comprendre
La compréhension occupe-t-elle la place qu’elle devrait dans l’enseignement de la lecture ? Si le travail de compréhension s’est longtemps borné à la «  vérification  » par des questions, orales ou écrites, les dispositifs et les pratiques se sont diversifiés, et comprendre est devenu un objet d’enseignement.