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N° 550 - Former l’esprit critique

S’informer sans entraves

Clotilde Chauvin, Latifa Sami

Déconstruire les stéréotypes, identifier les biais cognitifs sont des points essentiels dans une démarche de formation à l’esprit critique. Deux documentalistes nous proposent de mieux les connaitre pour mieux les déjouer.

Les « biais cognitifs », ce sont ces raccourcis de pensée qui nous trompent en faisant dévier notre jugement du raisonnement analytique. Le concept a été introduit dans les années 70 par les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky, puis repris par Olivier Houdé [1]. Particulièrement nombreux, ces biais nous affectent de manière inconsciente.

Des recherches captives

Nous lisons le plus souvent les informations qui correspondent à nos opinions (dans notre choix des médias par exemple), faisant fi du croisement des sources : c’est ce qu’on appelle le « biais de confirmation ». Confirmant nos idées, nos croyances et nos hypothèses, ce biais nous fait privilégier les sources qui vont dans le sens de notre opinion. Un processus qui nous enferme dans nos convictions, sans même que nous questionnions la validité de l’information. Le moteur de recherche Google, par exemple, nous rend captifs avec le calcul des résultats de sa page (SERP, Search Engine Research Page), puisque nous retombons forcément sur des sites déjà visités : l’algorithme nous installe au cœur du biais de confirmation. Quant au module d’autocomplétion (les requêtes que le moteur de recherche nous propose en plus de ce que nous demandons), appelé très justement « recherche prédictive », il est basé sur les requêtes tapées par les internautes et donc lié au profil de l’utilisateur.

La difficulté à écouter et comprendre les points de vue adverses ainsi que la résistance au changement relèvent également de ce biais. Pour le déjouer, il est nécessaire de se décentrer et de prendre en compte la diversité des opinions, en portant une attention particulière à celles qui sont contraires aux nôtres. Et pour les moteurs de recherche, il faut développer des bons gestes : utiliser la même requête sur différents moteurs et analyser les résultats en faisant le lien avec l’identité numérique, les traces, l’historique de navigation, le profil de l’internaute, etc. Connaitre et faire connaitre ce biais contribue à prévenir l’enfermement dans une attitude : par exemple, l’étiquetage d’un élève dans une catégorie qui devient un carcan à la fois pour enseignant et apprenant.

La place des émotions

On sait bien combien il faut lutter contre nombre de stéréotypes, notamment dans la question du genre, pour faire avancer la cause de l’égalité entre filles et garçons. Le stéréotype consistant à dire que les filles sont plus littéraires et les garçons plus scientifiques est encore très présent, et ce qui pose problème, c’est l’intégration de ces stéréotypes, souvent à notre insu. Pascal Huguet et Isabelle Régner ont décrit en 2007 l’impact des stéréotypes [2] sur la performance scolaire et constaté qu’à contenu identique, un exercice présenté comme de la géométrie donnait des résultats bien meilleurs pour les garçons que s’il était présenté comme exercice de dessin. Dans le second cas, les performances des filles dépassent celles des garçons. Il y a baisse de performance lorsqu’on peut craindre de confirmer (pour soi ou pour les autres) un stéréotype négatif ciblant le groupe d’appartenance. Il s’ensuit une baisse de l’estime de soi après intériorisation du stéréotype, puis une baisse de motivation.

Questionner ses propres représentations et ses façons de s’informer, rester conscient de l’existence des biais, pratiquer un doute salvateur, se mettre à distance, autant de façons de combattre ce qui altère notre jugement. On peut également faire appel aux compétences psychoémotionnelles, comme Antonio Damasio [3], ou éduquer les enseignants aux émotions et à l’empathie, comme le suggère Catherine Guéguen [4] qui propose de « développer leurs compétences socioémotionnelles, c’est-à-dire leur capacité à identifier les émotions qui les traversent, savoir les exprimer et les réguler, mais aussi comprendre l’autre, l’écouter, coopérer, réagir aux situations conflictuelles. » Une formation largement sous-estimée actuellement.

Clotilde Chauvin
Professeure documentaliste, Mission laïque française

Latifa Sami
Professeure documentaliste, lycée Massignon, MLF, Casablanca


[1Voir la bibliographie sur le site.

[2Pascal Huguet et Isabelle Régner, « Stereotype threat among schoolgirls in quasi-ordinary classroom circumstances », Journal of Educational Psychology, vol. 99, n° 3, aout 2007, p. 545-560.

[3Antonio Damasio, L’erreur de Descartes, Odile Jacob, 1995.

[4Catherine Guéguen, Heureux d’apprendre à l’école, Les arènes, Robert Laffont, 2017.

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Former l’esprit critique
La formation à l’esprit critique, c’est bon pour tous les âges et toutes les disciplines : le dossier en propose de nombreux exemples concrets. Mais il ne s’agit pas d’amener à tout relativiser, plutôt de défendre un effort de rationalité et d’intelligibilité.

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