Accueil > Publications > Articles en ligne > Réduire la fracture sociale


N° 549 - Usages des livres jeunesse

Réduire la fracture sociale

Séverine Chabin

À Chissay-en-Touraine, petit village de 1 200 habitants situé en zone rurale du Loir-et-Cher, la volonté et la détermination de quelques passionnés de livres ont permis l’ouverture, en 2012, d’une bibliothèque qui, outre l’accueil d’un public adulte, aurait pour ambition de permettre à des enfants vivant à la campagne d’avoir accès à une partie de la littérature jeunesse, trop souvent réservée aux enfants vivant en ville. Ce lieu travaille étroitement avec l’école du village, organise des rencontres avec des auteurs ou des conteurs, et invite régulièrement les élèves de l’école à participer à la mise en place de différentes expositions.

Le village est à la croisée des vignobles et des châteaux. L’école est située en centre-bourg, dans l’ancienne mairie. Elle accueille quatre-vingt-neuf enfants de la très petite section (TPS) au CM2, répartis en quatre classes. Une classe de TPS, petite section (PS) et moyenne section (MS), une classe de grande section (GS) et CP, une classe de CE1 et CE2, et une classe de CM1 et CM2. Ce sont environ trente-cinq familles qui, pour une durée de huit à quinze ans, parfois plus, vont se retrouver réunies autour de ce lieu de vie central qu’est l’école. Trente-cinq familles socialement, culturellement, historiquement plutôt homogènes. Car dans cette école, les revenus des familles sont modestes pour la plupart, les sorties culturelles presque inexistantes, et l’on peine à intéresser chacun à la programmation du cinéma d’à côté, à la bibliothèque qui propose mensuellement des lectures et des rencontres, ou encore aux représentations théâtrales qui sont proposées ponctuellement.

Les rendez-vous du lundi

À la rentrée 2014, les responsables de la bibliothèque, en collaboration avec les professeures de l’école, ont mis en place un rendez-vous mensuel à la bibliothèque : le premier lundi de chaque mois, les quatre classes se rendent, les unes après les autres, à la bibliothèque. Les deux classes de maternelle et CP le matin, les deux classes de CE1-CE2 et CM1-CM2 l’après-midi.

Ce premier lundi d’octobre, a lieu la première rencontre avec les enfants. Pour se rendre à la bibliothèque, les enfants empruntent un escalier qui part directement de la cour de l’école. Le bâtiment est de construction récente. Petite mais spacieuse, lumineuse et accueillante, la salle de lecture est aménagée pour la rencontre de ce jour. Ce matin, la classe de TPS, PS et MS arrive en premier. Leur professeure les accompagne, ainsi que l’Atsem (agent territorial spécialisé des écoles maternelles). La responsable jeunesse, une femme jeune et dynamique, et le conteur, un retraité bénévole et passionné, les attendent à l’intérieur. Quinze petits coussins en similicuir orange sont disposés au sol, et dix petites chaises sont placées derrière. L’ensemble forme comme une petite salle de spectacle, car le conteur s’est réservé un espace face aux enfants avec une chaise et une table. Les bacs de livres jeunesse ont été déplacés de part et d’autre pour dégager de l’espace, et les étagères sont remplies d’albums jeunesse. On peut observer que certains semblent connaitre les lieux, et s’étonnent que les choses ne soient pas à leur place habituelle. Certains enfants entrent ici pour la première fois. Pendant quelques minutes, ils se tiennent encore par la main, intimidés et réservés, puis la responsable de la bibliothèque les invite à aller s’assoir. Chacun trouve alors une place dans un joyeux brouhaha, les plus petits prennent place devant sur les coussins, les plus grands derrière sur les chaises. La maitresse ainsi que l’Atsem s’assoient par terre au milieu des petits. Le conteur commence sa lecture. Il lit trois albums : La Pomme rouge [1], de Kazuo Iwamura, L’Afrique de Zigomar [2] de Philippe Corentin, et La Brouille [3] de Claude Boujon. L’ensemble des enfants reste très attentif pendant toute la séance de lecture. Tous, à l’exception d’une enfant, qui est très agitée. Elle se retourne continuellement, taquine les petits qui sont à côté d’elle, et crie même à plusieurs reprises. Cette enfant semble perturbée par ce lieu qu’elle ne connait pas, par cette activité d’écoute à laquelle elle n’est pas habituée. L’Atsem la fait venir à côté d’elle et gardera l’enfant près d’elle jusqu’à la fin de la lecture, qui prend fin après quinze minutes.

Un livre pour la maison

La responsable de la bibliothèque propose maintenant aux enfants de choisir dans les bacs chacun un livre, qu’ils pourront emprunter et rapporter à la maison. Certains enfants semblent familiers de ces livres et font leur choix rapidement. D’autres les découvrent avec plaisir, en sélectionnent plusieurs, et la maitresse est là pour leur rappeler qu’ils ne peuvent aujourd’hui en prendre qu’un seul. Les uns après les autres, les enfants enregistrent leur emprunt avec la bibliothécaire, puis chacun range son livre dans un petit sac en tissu que leur fournit la maitresse. Tous se rangent deux par deux, puis repartent dans leur école. C’est la fin de ce premier rendez-vous de lecture contée.

Au fil des séances, les enfants sont de plus en plus à l’aise dans la bibliothèque : ils savent, seuls, dans quels bacs trouver les albums, les bandes dessinées ou les documents. L’élève qui était agitée au début de ces rencontres s’est apaisée et vient avec plaisir maintenant. Certains reviennent le mercredi après-midi avec leurs parents, mais pour beaucoup d’entre eux, ce rendez-vous est le seul moment de lecture partagée, et le seul contact avec les livres.

Le 14 février 2018, l’inspection académique a décidé la fermeture d’une classe. Un regroupement communal est envisagé. Si l’école reste un lieu majeur de démocratisation des savoirs, comment « le livre jeunesse peut-il contribuer à diminuer la fracture sociale dans l’accès à la lecture des populations défavorisées » si l’on ferme les écoles rurales ? Comment maintenir et poursuivre ces rencontres, avec cette périodicité, s’il faut envisager l’éloignement géographique des élèves ?

Séverine Chabin
professeure des écoles, Contres, Loir-et-Cher


Pour en savoir plus

Un article de Dominique Orlowski, bénévole à la bibliothèque, évoque cette même aventure dans le dossier 549 de notre revue.


[1La Pomme rouge, Kazuo Iwamura, L’École des loisirs, 2010.

[2L’Afrique de Zigomar, Philippe Corentin, L’École des loisirs, 1990.

[3La Brouille, Claude Boujon, L’École des loisirs, 1989.

Sur la librairie

Cet article vous a plu ? Poursuivez votre lecture avec ce dossier sur le même thème...

 

Usages des livres jeunesse
L’enseignant est un intermédiaire entre le monde des livres et le jeune lecteur, mais quelle place occupe aujourd’hui le livre jeunesse dans l’enseignement ? Parler du «  livre jeunesse  » et non de «  littérature jeunesse  » permet d’évoquer des pratiques pédagogiques variées dans de nombreuses disciplines.

Voir le sommaire et les articles en ligne


 Les Cahiers pédagogiques sont une revue associative. Pour nous permettre de continuer à la publier, achetez-la, abonnez-vous et adhérez au CRAP.


  • Dans la même rubrique

  • N° 551 - Expliciter en classe

    Bibliographie
  • N° 551 - Expliciter en classe

    Des réponses à pouces levés
  • N° 551 - Expliciter en classe

    Montrer comment ça se passe
  • N° 551 - Expliciter en classe

    Le travail qui produit et le travail qui construit
  • N° 551 - Expliciter en classe

    Des pictogrammes pour expliciter
  • N° 551 - Expliciter en classe

    Un marché de connaissances coopératif
  • L’Actualité de la recherche - n° 550 - Former l’esprit critique

    Comment la recherche peut-elle aider les pratiques enseignantes ?
  • N° 550 - Former l’esprit critique

    Bibliographie-sitographie
  • N° 550 - Former l’esprit critique

    S’informer sans entraves
  • N° 550 - Former l’esprit critique

    L’homme, même prisonnier, est un sujet pensant