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L’actualité éducative du N°395 - Juin 2001

Quel savoir commun à la fin du collège ?

Par Jean-Michel Zakhartchouk, professeur de collège.

Au centre de la « réforme du collège », la question de la base de « savoirs communs » qu’il conviendrait de définir pour les jeunes à la fin de la scolarité obligatoire. De nombreuses déclarations récentes s’y réfèrent et nourrissent le débat.

On pourrait se livrer au jeu de reconnaître à qui appartient telle ou telle citation, surtout si on l’isole de ce qui l’entoure, de la logique dans laquelle elle s’inscrit.

Relevons-en quelques-unes [1] :
« Le débat doit se concentrer sur cette question : quels savoirs donner à cet ensemble de jeunes, qui constituent un acquis culturel commun, qui les préparent à la vie professionnelle et placent sur un pied d’égalité leurs différentes orientations. On n’a guère avancé depuis vingt-cinq ans. Au lieu d’avoir rabattu tout l’enseignement des collèges vers l’enseignement général, les rapprochant des classes de la 6e à la 3e des lycées d’autrefois, en un peu dégradé, il aurait mieux valu en faire une nouvelle étape de la construction du cycle scolaire. »

« Il faut que le collège trouve sa propre finalité en lui-même et ne soit plus à la remorque du lycée d’enseignement général. Il importe que la nature des apprentissages soit diversifiée, il faut que le collège vise une culture commune, celle dont chaque citoyen doit être armé quel que soit son avenir scolaire et professionnel. [...] Mieux vaut une culture commune maîtrisée par tous qu’une culture d’élite ignorée par la plupart. »

« Comment le collège peut-il ne plus être “un petit lycée”, mais à partir d’une culture scolaire partagée, diminuer la hiérarchie des intelligences et préparer des diversités de réussite et même d’excellence. »

On sait aussi que très récemment, le ministre Jean-Luc Mélenchon s’est beaucoup exprimé au sujet de ce savoir commun. Lorsqu’il affirme que l’école actuelle valorise trop « la culture savante », qu’elle oublie la « technique » et plaide pour un collège qui ne dédaigne pas « la diversité des intelligences » [2], alors même qu’il polémique avec les partisans du « collège unique », ne rejoint-il pas en fin de compte ce qui est dit plus haut ?

Une question avant tout politique

Définir un savoir commun à tous les petits Français à la fin de la scolarité obligatoire, à seize ans donc, est un vrai sujet de société, une pièce majeure du débat politique au bon sens du terme, qui mérite qu’on aille au-delà de la politique et des effets faciles. Et si on se débarrassait des formules polémiques (le fameux « SMIC » culturel, le « savoir minimum » qui serait un nivellement par le bas, etc.). Et si on évitait de trop vite juger telle ou telle déclaration en fonction de l’identité de son auteur (surtout quand on l’isole de son contexte) ; l’un serait un « mandarin » [3], l’autre trop politiquement marqué [4]. Ne rêvons pas à une sérénité impossible : nous savons trop que l’école provoque d’incroyables passions dans notre pays, qui sont à la mesure de la violence des sentiments qu’elle suscite, mais souhaitons un tout petit peu de mesure et d’usage de la raison.

Profitons en tout cas de l’opportunité des nouvelles mesures sur le collège « républicain » (qui n’est pas pour la République ?) pour faire avancer ce grand débat.

Des humanités aux nouvelles technologies : tout un programme !

Lourde tâche que de définir des compétences essentielles que tout élève devrait maîtriser. Un des enjeux décisifs réside dans la place à accorder à la « culture technique ». Notons qu’il est paradoxal, comme le fait J.-L. Mélenchon, de reprocher aux défenseurs du « collège pour tous », de dévaloriser les enseignements techniques alors même que ces derniers prônent un renforcement de ceux-ci pour tous les élèves, dans le tronc commun. L’objectif est sans doute de poser les bases d’une véritable culture humaniste dans laquelle on retrouverait à la fois les grandes questions que se pose l’humanité depuis la nuit des temps et les problèmes concrets que les civilisations ont affrontés et plus ou moins résolu, pour communiquer ou pour vaincre la faim, la maladie, etc. Comment ne pas trouver passionnante cette quête d’un savoir multidimensionnel qui puisse avoir du sens pour tous, qui sache relier le passé (notre patrimoine, nos acquis) et le futur, qui pose notamment la question de la préservation de ce passé menacé par la sous-culture standardisée, par les risques que court notre environnement, par l’oubli de notre histoire... ? Les programmes scolaires ne pourraient-ils pas être les outils de cette culture de l’honnête homme ou plutôt du citoyen de demain ?

On ne peut qu’espérer que le Conseil national des programmes qui doit se pencher sur la question, saura y travailler sans trop subir les pressions des étroits lobbies disciplinaires qui oublient précisément que les programmes ne sont que des outils, surtout dans le cadre de la scolarité obligatoire. Il ne s’agit aucunement de jeter au panier les disciplines, mais de les relativiser, et en même temps de leur redonner du poids en leur redonnant du sens.

Elles n’ont rien à y perdre si on part de ce que les élèves s’approprient réellement et non de ce qui est « enseigné » formellement.

Construire le collège pour tous : la tâche est devant nous

Bien sûr, tout cela n’évacue pas le problème des élèves en très grosses difficultés, cela n’empêche pas la recherche d’aménagements ponctuels de classes dans les collèges ; mais parler des orientations précoces vers l’enseignement professionnel, insister sans cesse sur les problèmes de l’hétérogénéité [5], décréter très tôt que certains élèves sont plus « pratiques », tout cela ne paraît pas une bonne façon d’aborder la question du collège.

Reste que les tenants du collège « pour tous » ont à prouver qu’ils ne sont pas les défenseurs archaïques d’un mythe dépassé, qu’ils ne sont pas dogmatiquement attachés à une idée confortable intellectuellement, mais utopique dans les faits. Ils ont, dans les mois à venir, à faire des propositions, à mieux affiner ce qu’ils prônent. Et en particulier sur la question du savoir commun à tous. Sauront-ils relever le défi ?

On ne peut que souhaiter que les Cahiers soient une tribune ouverte qui donne la parole à « tous les pédagogues de bonne volonté », y compris lorsqu’ils expriment leurs doutes, leur perplexité, leur désarroi peut-être, leur fol espoir sans doute... Mais aussi qu’ils accueillent des témoignages de ce qui, sur le terrain, va dans le sens de ce savoir unifiant (et non uniformisant), à travers par exemple la mise en place progressive des itinéraires de découverte, une idée très intéressante qui peut s’avérer révolutionnaire (mais qui peut être un gadget sans lendemain !), à travers l’exploitation des évaluations qui vont ponctuer le parcours du collégien (outil pour apprendre ou vain instrument de bachotage ?), à travers les marges d’autonomie laissées aux établissements (libération des initiatives ou autorisation de politiques ségrégatives ?)

À vos plumes, donc, dès cet été ?

Jean-Michel Zakhartchouk, professeur de collège.


[1La première citation est de Valéry Giscard d’Estaing, dans Le Monde, du 25 avril 2001.La seconde de François Dubet et Marie Duru-Bellat dans Libération, du 22 mars 2001. La troisième est extraite du rapport Joutard sur le collège (consultable sur le site du ministère).

[2Interview à L’Express du 22 mars 2001.

[3Mélenchon parlant de Dubet.

[4La mode semble être de disqualifier l’idée de collège unique parce qu’elle aurait vu le jour sous un ministère de droite (Haby) alors que la réalité historique est beaucoup plus complexe et qu’il faudrait aussi analyser de près la logique à l’œuvre dans la réforme Haby justement. De même il serait vain de n’aborder les différents discours actuels que par le biais de leur accueil : « vous voyez bien, il est approuvé par le SNALC ou le RPR » ; « vous voyez bien, le MEDEF est d’accord », etc.

[5Qui sont d’ailleurs plutôt les problèmes de l’homogénéité, comme en témoigne ce que vivent de jeunes professeurs en LP avec des élèves orientés contre leur gré dans des sections dont ils ne veulent pas, ce qu’on oublie trop souvent dans les débats actuels.