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Que fait-on des élèves qui ne partent pas ?

Points de vues

Des adhérents du CRAP-Cahiers pédagogiques ont échangé autour de cette question sur la liste de diffusion de l’association. Extraits.

La direction impose

La semaine prochaine (lundi et mardi), les 5e et certains 4e de mon collège vont en Angleterre. Comme tous les élèves de 5e ne partent pas, la direction a rassemblé les dix-huit élèves de 5e restants sur une seule classe de 5e et impose à l’équipe éducative de prendre en charge des élèves que l’on n’a pas habituellement en cours ! Est-ce dans les textes ? Je suis, en ce qui me concerne, choquée par le manque de considération à l’égard de notre métier, mais aussi à l’égard des élèves qu’on place n’importe où du moment qu’ils sont sur une chaise. Cela se pratique-t-il également dans vos établissements ?

Dans mon établissement aussi cela se passe comme tu le dis. L’année dernière, je me suis sentie punie, je gardais les élèves pendant que mes collègues, professeurs de ces élèves, n’avaient pas cours. En plus, je l’ai appris le lundi matin en arrivant au collège et je n’avais rien préparé. J’ai pris une nouvelle et on a lu et écrit à partir de ce texte. Du point de vue juridique, nous ne pouvons refuser puisque nous sommes tenus de faire dix-huit heures par semaine. Si notre service était annualisé, on pourrait faire autrement, profiter de ces heures pour se concerter, monter un projet, etc. Décidément, l’emploi du temps est un carcan !

La double peine

Dans le collège où se trouvait ma fille l’an dernier, tous les voyages scolaires se déroulent sur la même semaine, en mai, de manière à éviter les absences de professeurs tout au long de l’année. Malheureusement, tous les collégiens ne se voyaient pas proposer de voyage, ce fut le cas des germanistes dont faisait partie ma fille. Première punition : pas de voyage ; deuxième punition : ils devaient aller au collège, alors que les professeurs (prévenus bien avant) n’avaient rien à leur proposer sinon des listes d’exercices. Ma fille est, bizarrement et avec mon accord, tombée malade cette fin de semaine-là. Les élèves concernés par les deux punitions que cela représentait pour eux les ont très mal vécues, car ils n’avaient pas choisi.

Prévoir la prise en charge des élèves

Dans le cas de ce voyage, si les équipes avaient été réunies en amont, si des décisions pour occuper les élèves non partants avaient été prises avec les enseignants et pas contre eux, s’il y avait eu des prises de responsabilité partagées (et pour ça il faut du temps, de la volonté), alors cela se serait mieux passé. Mais tout cela se travaille et demande une énergie autre que l’autorité hiérarchique.

Il serait légitime de se demander pourquoi dix-huit élèves ne partent pas et, dans tous les cas, de faire l’évaluation d’un tel voyage par rapport aux objectifs qu’on lui donne, de se demander si ces objectifs ne pourraient pas être atteints par d’autres voies sans exclure des élèves ou, tout au moins, mettre en place, pour les élèves restants, un dispositif qui pallierait, totalement ou partiellement, le déficit éducatif en anglais, soit pendant l’absence, soit après le retour. Par ailleurs, bien que sceptique, au vu de la situation, sur l’existence réelle d’une équipe éducative, c’est à l’organisateur du voyage, avec l’aide de l’équipe de direction, qu’il appartient d’organiser cette vacance de l’action éducative au collège, en liaison avec les personnels qui auront à l’assumer : professeurs, documentaliste, surveillants.

Dans le cadre du projet d’établissement

Quelle chance de pouvoir encore faire des voyages linguistiques ou culturels à l’étranger ! Depuis environ sept ans, ce n’est plus possible dans mon collège où seuls les voyages gratuits existent, et donc pas de voyage à l’étranger. Dans mon établissement, les élèves sont pareillement regroupés et je les accueille bien volontiers, il y a toujours des choses à faire utiles et, si possible, agréables. D’autant que, compensation implicite, j’ai obtenu l’accès au CDI (centre de documentation et d’information), à la salle informatique, et même l’aide d’un assistant d’éducation. Et si traine dans les couloirs un élève qui s’est réveillé trop tôt, un élève de Segpa (section d’enseignement général et professionnel adapté) qui n’a pas de stage ou toute autre jeune âme perdue, je l’accepte avec plaisir dans ma classe : ce sont des occasions de travailler autrement, d’être ensemble autrement. Je vous jure que je n’y perds pas en popularité, y compris auprès des professeurs, même si mes camarades syndicalistes sont momentanément scandalisés. Mes conditions : que cela relève du fonctionnement de l’établissement, par rapport à des projets, à des élèves identifiés, des parents identifiés. Ni articles dans la presse, ni tableau de bord pour briller sous les ors rectoraux.

Construire un fonctionnement collectif

Dans mon collège, on faisait aussi comme ça : quand des élèves restaient à quai, ils étaient regroupés s’ils étaient assez nombreux ; mais en général, ils étaient plutôt répartis entre les classes qui restaient. Je râlais quand j’avais trois ou quatre élèves en plus, mais en fait, ils n’étaient pas tous là, et surtout, ça pouvait être ponctuellement l’occasion de réexpliciter des façons de faire ou de sortir un peu de la programmation annuelle, une respiration. De toute façon, ça représentait très peu d’heures par personne, une ou deux. Il y a eu aussi d’autres types de prise en charge, au cas par cas, comme un ministage par exemple. Cela dit, l’objectif des voyages était d’emmener tout le monde, et les professeurs investissaient beaucoup pour convaincre les pères ou mères inquiets, pour intégrer au projet des élèves un peu en marge du groupe et qui ne voulaient pas partir, c’est-à-dire construire des dispositifs de sous-groupes et de régulation dès avant le départ et pendant le voyage, pour garantir une sécurité physique et affective suffisante. Bref, aussi bien comme voyageuse que comme restée à quai et chargée des âmes errantes, je n’ai coopéré de bon cœur que quand le voyage était réellement un projet pédagogique et éducatif. J’ai toujours demandé un minimum d’informations sur les raisons pour lesquelles des élèves ne partaient pas (parce que pas sages ou trop pauvres, etc.). Et quand ça a été le cas (rarement), j’ai posé des questions en conseil de classe, à la grande satisfaction de la plupart et malgré les grincements que provoquaient ces explications. C’est toujours mieux que de garder sur le cœur ce genre de question, non seulement sur le plan individuel, mais surtout sur le plan du fonctionnement collectif.

Dépasser nos blocages professionnels

La direction impose à ces élèves qui ne partent pas qu’ils soient pris en charge par des adultes le temps du voyage. Si le dysfonctionnement me semble réel quant à la manière dont cette prise en charge est organisée, je ne suis pas choquée par le fait même de cette prise en charge. Cela ne relève pas du mépris du métier, de mon point de vue, mais du contraire : nous avons une part de responsabilité concernant l’ensemble de la communauté éducative à laquelle nous sommes rattachés. Si nous avons à enseigner, nous avons aussi à faire vivre l’environnement dans lequel les enseignements peuvent s’effectuer. Cela dépasse le cadre de notre emploi du temps et de nos disciplines. Devons-nous laisser la part organisationnelle à la seule équipe de direction ? Sans doute y a-t-il là un manque de considération quant aux capacités réelles des enseignants à construire ensemble un projet d’établissement intégrant les voyages et leurs suites (ainsi que toute autre action éducative dérangeant les emplois du temps). Les décisions autoritaires, sans concertation préalable des enseignants (y a-t-il un conseil pédagogique dans l’établissement ?) sont terribles dans leurs conséquences : les enseignants se sentent méprisés, les élèves sont vécus comme une charge supplémentaire et l’école reste ce lieu de punitions diverses où chacun se défend comme il peut.

Je ne minimise pas l’effet réellement désastreux de cette décision autoritaire sur les collègues concernés. Je trouve cependant cette situation particulièrement révélatrice des blocages qui rendent notre métier souvent pénible : nous y avons notre part de responsabilité en tant que corps enseignant. Quels moyens collectifs nous donnons-nous pour construire ensemble le projet pédagogique et lui donner sens ?


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