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Quand les profs aiment les élèves

Maël Virat, Odile Jacob, 2019

4 novembre 2019

Osez l’amour... Est-ce un prédicateur new age qui frappe à votre porte ? Pas du tout, c’est en substance le message d’un enseignant chercheur très sérieux dont la thèse, publiée en 2019, explore la question des relations affectives entre enseignants et élèves, pour conclure que l’attachement est éminemment favorable aux apprentissages, alors qu’en France persiste une sorte de « tabou du lien ».

Bien sûr, reconnaissent de nombreux enseignants, il y a de l’affectif dans notre métier, mais il faudrait qu’il y en ait le moins possible. C’est que les objections à une valorisation de l’affectif en classe sont nombreuses, et l’auteur en a fait les têtes des chapitres de son ouvrage : « il faut rester professionnel », « pour les élèves, c’est une intrusion », « avec les sentiments on perd son impartialité », « on n’est pas Mère Teresa », etc.

Arrêtons-nous donc un instant pour savoir de quoi il est question. Cet amour que l’auteur choisit d’appeler « compassionnel » est-il simplement de la bienveillance, un terme remis à l’honneur ces temps-ci à propos d’éducation ? De l’empathie ? C’est un peu plus que cela, le moteur de ce que les anglosaxons appellent caregiving. Une implication affective, un sentiment de proximité qui fait que l’autre se sent aimé « en dépit de ses faiblesses et ses imperfections, parfois même en dépit de ses fautes ». Cette relation entre l’enseignant et l’élève donne à celui-ci un sentiment d’appartenance qui entre pour une part importante dans la motivation et joue aussi sur les compétences sociales. Autant d’éléments favorables à la réussite scolaire.

Voilà qui heurte toute une tradition française (il en va différemment dans de nombreux pays d’Europe) soucieuse de garder le cap sur la transmission des savoirs et prompte à rejouer des querelles stériles entre camps opposés : cœur ou raison ? bien-être ou apprentissages ? émotion ou professionnalisme ? Très bonne nouvelle : loin de ces oppositions, les recherches convergent pour montrer que l’attachement est favorable aux apprentissages et aux exigences élevées qu’ils comportent. Les textes officiels eux-mêmes, quoique prudents, mentionnent depuis quelques années la nécessité de prendre en compte « les dimensions cognitive, affective et relationnelle de l’enseignement et de l’action éducative ».

Ainsi, le professionnalisme des enseignants et leurs compétences, sans cesse à parfaire, ne sont ici nullement remis en question, au contraire : la dimension affective n’est bien sûr qu’une des dimensions – nécessaire mais pas suffisante – de la relation éducative. Une relation qui n’est jamais du copinage, car elle reste asymétrique et non intrusive entre un adulte sensible et disponible qui propose écoute et estime, aide et soutien, et un enfant ou un jeune qui reste libre de s’y appuyer ou non. L’essentiel est que cette relation offre une sécurité affective qui, loin de s’opposer à l’autonomie, en est la condition.

C’est bien joli, objectera-t-on, mais comment faire avec trente élèves ? Oui, c’est vrai, dit l’auteur, pour que soit reconnue et bien vécue cette place de l’affectif (à la fois émotions temporaires et sentiments durables), pour que ce ne soit pas un facteur supplémentaire d’épuisement professionnel, il faut le penser de façon « écologique » : quelles normes sont en vigueur dans le milieu professionnel ? y a-t-il un partage social possible pour les émotions ? Le nombre d’élèves en charge de l’enseignant, le temps accordé pour que s’établissent avec eux des relations de confiance permettent-ils un investissement optimal ou amènent-ils au contraire à une dépersonnalisation de l’acte éducatif ? Pas de place ici pour une naïveté à la guimauve : on s’accorde actuellement pour reconnaître la place des émotions au travail et l’importance d’une formation aux compétentes émotionnelles pour les enseignants et les élèves, encore faut-il donner aux personnels des conditions correctes pour les mettre en œuvre, pour que l’affectif soit synonyme non pas d’empêchement voire d’épuisement, mais de bonheur d’enseigner.

Florence Castincaud