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N° 557 - L’autorité éducative

Protéger le collectif

Entretien avec Yazid Arifi, France-Elsa Boccard et Léna Dahan

Dans la lignée de Summerhill, l’école démocratique (ouverte en France en 2014) s’appuie sur les valeurs de liberté et de responsabilité. Hors du cadre des programmes, des emplois du temps et des classes d’âge, les enfants y travaillent selon leur choix et à leur rythme. Le fonctionnement de cette école alternative nous interroge : aucune personne (adulte ou enfant) n’exerce d’autorité sur d’autres. Ce qui semble faire autorité, ce sont les institutions collectives de l’établissement.

Comment s’exerce l’autorité dans une école démocratique ?

Pas comme dans les autres écoles, pas comme dans n’importe quel collectif avec des adultes et des enfants, où l’autorité est incarnée par une personne bien précise. Ici, aucune personne n’exerce l’autorité sur d’autres. Par contre, la notion d’autorité existe, au sens de « ce qui fait autorité ».

On a instauré un fonctionnement, qui existe depuis deux siècles et demi dans nos sociétés : les personnes sont des égales en droit. Ce qui fait autorité, c’est ce qui va émaner de ces constructions collectives démocratiques, qui tirent leur légitimité du fait qu’elles sont l’expression du collectif. Il y a une autorité du conseil d’école, du comité de justice, des commissions, etc. qui va s’exercer au quotidien : on va prendre des décisions, voter des arbitrages, débloquer de l’argent pour acheter ceci ou cela, etc.

C’est la clé : il n’y a pas d’autorité qui n’émane du collectif et de toutes les institutions dont il se dote. Ça, c’est le propos théorique : comme adulte, tu n’as pas d’autorité formelle. Mais ton autorité informelle ? Est-ce que tu restes, de fait, une figure d’autorité ? Par exemple, au conseil d’école : peut-être les jeunes vont-ils davantage t’écouter parce que dans leurs représentations, tu es l’adulte ? Ou voter plus facilement en faveur de ta proposition ?

Dans notre société, il y a une domination de l’adulte sur l’enfant ; ici, c’est à déconstruire complètement. Que ce soit un adulte ou un enfant qui prend la parole, on ne le perçoit pas de la même manière : cela fait partie de nos questionnements du quotidien. On est vigilants sans cesse. On s’est déjà dit, en conseil d’école : « Est-ce nécessaire que je prenne la parole maintenant ? » ou « est-ce que je laisse plus la place à d’autres membres, qui vont dire la même chose mais qui se tairont si nous, les adultes, nous prenons la parole au début et que nous disons tout ? »

Mais je vois aussi cela dans l’autre sens : aujourd’hui, des enfants font des propositions au conseil d’école : on va avoir une attitude différente en les privilégiant, alors que si cela venait d’un adulte, on ne l’aurait pas forcément autant pris en considération.

Dans les institutions qu’il faut faire vivre, comme le conseil d’école, le rôle de l’adulte est quand même très important. On est souvent dans les commissions, dans les réunions, dans les conseils d’école.

Il faut nous libérer aussi de notre attente vis-à-vis des enfants : ils vont être dans une école démocratique et spontanément ils seraient absorbés par la vie démocratique, ils adoreraient ça. Cela ne va pas forcément de soi. Certains enfants sont très impliqués, mais d’autres ne sont pas intéressés. Nous sommes les filets de sécurité, faisons en sorte que ça tourne, sans que cela ne se transforme en autorité de l’adulte sur l’enfant.

S’il y a une infraction aux règles de l’école, comment est-ce que cela se passe ?

Un règlement intérieur décrit toutes les règles que l’école s’est fixées collectivement, et qui évolue chaque semaine en conseil d’école. Lorsqu’un membre ne respecte pas une règle, on se réfère au comité de justice.

Ce comité est constitué de cinq membres de l’école : un responsable élu pour six semaines et quatre jurés qui changent chaque jour. Les plus jeunes membres du comité ont 5 ans actuellement. Le comité se réunit tous les jours et traite les différents cas qui lui sont remis : quand quelqu’un dans l’école constate une infraction, il peut déposer un constat en décrivant ce qui s’est passé. Le comité de justice, le lendemain, traite le cas en décrivant d’abord les faits, éventuellement avec des témoins, puis en établissant si des règles ont été enfreintes. Dans ce cas, il peut décider d’un arbitrage qui a vocation soit à réparer le tort qui a été causé (par exemple, si quelque chose a été cassé), soit pour protéger le collectif (par exemple, quelqu’un qui aurait crié dans un espace où l’on n’a pas le droit de crier : peut-être que pendant une heure ou deux, il n’aura pas le droit d’aller dans cet espace, comme cela, on est surs que cet espace sera protégé). S’il y a une agression physique, par exemple quelqu’un donne un coup de pied à un autre, peut-être que pendant une journée il ne pourra pas approcher celui qu’il a agressé.

Le comité de justice fait un rapport par semaine au conseil d’école, qui peut revenir sur des arbitrages si besoin. Si un membre n’est pas d’accord avec l’arbitrage, il peut faire appel.

On utilise en général le terme de « sanction ». Dans les écoles démocratiques, vous parlez d’« arbitrage » : pourquoi ?

On a changé de nom il y a cinq mois. « Plainte » est devenu « constat », « sanction » est devenu « arbitrage ».

Nous avons réfléchi au fait de déposer des plaintes et du symbole de cette action pour le collectif. Nous voulions que le dépôt de plainte ou le constat soit perçu comme une bonne action pour le collectif, comme la contribution au climat pour que tout le monde se sente bien. Les mots « plainte » et « sanction » ont une connotation négative. Beaucoup de membres n’osaient pas déposer une plainte contre un ami. C’était perçu comme un acte de délation, ou, entre amis, comme le fait de se trahir. Maintenant, on dit « un constat concernant un membre » et on met un arbitrage pour rééquilibrer et protéger le collectif. On a des termes plus neutres.

Certaines écoles démocratiques, comme la Ferme des enfants, font le choix de ne pas mettre de sanctions. Pourquoi faites-vous le choix de les conserver ?

À la Ferme des enfants, il y a des médiations. Pour nous, le rôle du conseil de justice (CJ), ce n’est pas de résoudre le problème. C’est de réguler. Quand un membre a enfreint une règle, le CJ ne va pas chercher à comprendre comment il en est arrivé là, ni à l’aider à chercher des solutions, etc. Ici, comme pour les autres apprentissages, on ne veut pas s’ingérer dans sa vie et lui expliquer comment faire, lui donner des pistes qu’il n’a pas demandées. Ce n’est pas le rôle du CJ. Le rôle du CJ, c’est de protéger le collectif. Ensuite, cela appartient à chaque personne de se responsabiliser et de faire le choix de changer, ou pas, de comportement.

Ceci dit, depuis peu, il peut y avoir aussi des propositions de soutien. Par exemple, récemment, un membre enfreignait beaucoup de règles concernant le rangement, le niveau sonore, etc. Le CJ a proposé que pendant deux semaines, tous les soirs, elle aille voir un membre volontaire pour faire le point sur le respect des règles et pour discuter sur la manière d’agir pour que le lendemain se passe mieux. C’est la traduction de ce qui se passe dans l’école pour les autres apprentissages : lorsque quelqu’un exprime la volonté d’être aidé pour tel ou tel apprentissage, on le fait. Là, c’est pour l’apprentissage du vivre ensemble.

Vous avez en moyenne combien de cas par semaine au conseil de justice ?

Ça dépend. Au début de l’existence de l’école, il y avait beaucoup plus de constats concernant des agressions verbales et physiques. Aujourd’hui, il n’y en a presque plus, mais on traite beaucoup plus de constats qui concernent des rangements ou des niveaux sonores, entre cinq et dix par jour, ça varie.

Les visiteurs des écoles démocratiques sont souvent choqués par le nombre de sanctions. Cinq à dix par jour pour cinquante élèves, c’est bien plus que dans une école classique.

Le sens n’est pas le même. Dans l’école classique, la punition, c’est un moment d’humiliation avec des lignes, des heures de colle. Ce n’est pas du tout pensé dans une optique constructive. Mais les microtransgressions ne sont pas traitées. Alors qu’ici, nous avons des outils pour repérer, par exemple, les microharcèlements qui peuvent rendre la vie infernale à une personne plus faible ou plus vulnérable que les autres.

Concernant le nombre de constats, c’est en partie de la régulation quotidienne : des oublis par exemple. On repère toutes les microtransgressions pour ne pas en arriver au stade de l’explosion.

Par exemple, si quelqu’un parle trop fort, tu penses que cela doit être traité en CJ ? Cela ne pourrait pas simplement être quelqu’un qui lui dit « eh, parle-moi fort ! » ?

À une époque, nous avons essayé de beaucoup plus rappeler les règles. Il y avait plein de rappels, mais ce n’était pas très efficace. Les gens en prennent vite l’habitude : « Finalement, je ne range pas ma tasse : on va me le rappeler ! » Et ils attendent que quelqu’un le fasse. Alors que quand il y a un passage par le CJ, il y a une prise de conscience : « Ah oui, ce n’est pas juste une personne qui me le dit, c’est le collectif qui me dit : ce n’est pas O.K. pour le collectif que tu laisses trainer ta tasse ou ton assiette après avoir mangé. » C’est beaucoup plus fort quand c’est le collectif.
On pourrait décider un jour d’arrêter les arbitrages, mais il faudrait qu’on en perçoive l’intérêt. Ici, tout a vocation à évoluer. Les institutions, les mesures, rien n’est immuable.

Propos recueillis par Marie-Laure Viaud

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