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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Portrait d’une profession en lutte

9 janvier 2020

Semaine après semaine, nos portraits du jeudi racontent un métier, ou plutôt une multitude de métiers, qui se vit intensément, une éducation qui bouge, évolue, s’adapte aux pleins et aux déliés mouvants d’une société fragile. L’enthousiasme, l’énergie, la créativité en sont des caractéristiques. Le contraste est saisissant avec les traces de malaise, voire de souffrance, laissées par des enseignants sur les réseaux sociaux, avec notamment la balise #manifvirtuelle.


Ce sont les mêmes personnes qui expriment à la fois leur plaisir de travailler pour le service public de l’éducation et leur découragement, le second grignotant petit à petit le premier. « J’enseigne depuis 24 ans, en école et depuis 8 ans en SEGPA, avec énergie et engagement. J’exige en retour du respect, 1 salaire à la hauteur de mes qualifications et de mes diplômes et la perspective d’1 retraite digne. Ce message sera quotidien. » « Je suis AESH en maternelle (je fais 2 écoles). J’accompagne 5 élèves. J’exige un statut, un salaire décent et une retraite. Pour une meilleure inclusion des élèves #ecoleinclusive. Ce message sera quotidien. »

Ce sont deux exemples pris au hasard dans la kyrielle de messages postés chaque jour sur Twitter depuis plus d’un mois, destinés au ministre de l’Éducation nationale et au Président de la République. Ils mériteraient que l’on s’y attarde, qu’on les mette bout à bout pour regarder de plus près ce qu’ils laissent apparaître d’un malaise qui s’accroît, d’une fissure dans les fondations de l’école, pilier pourtant indispensable pour une société en crise percluse d’inégalités. La durée du mouvement en signifie la densité et la profondeur. Il pousse hors des classes ceux qui pourtant au jour le jour les investissent pour exercer une mission à laquelle ils sont attachés, voient dans chaque jour de grève une mise de côté de leurs élèves, une brèche dans leur salaire aussi. Le récit de quatre enseignants, aux métiers et parcours différents, nous donne quelques clés pour comprendre en quoi cette lutte est aussi l’expression d’une urgence à retrouver la confiance.

Témoins

Benjamin est professeur des écoles en élémentaire du côté de Lyon. « C’est loin d’être une vocation et le début a été assez compliqué, notamment en raison des conditions de travail particulièrement difficiles et du manque de formation. J’ai assez vite pris du plaisir en me formant avec l’aide de mes collègues. » Il aime son métier et se voit difficilement faire autre chose tout en redoutant de continuer s’il voit ses conditions de travail continuer à se détériorer.

Gaétan est professeur des écoles en CM2 dans un quartier populaire du 19e arrondissement de Paris. Il a étudié la littérature et les sciences sociales, a découvert avec la sociologie les enjeux de reproduction des inégalités sociales liées à la langue et à la pratique de l’écriture. Son cheminement vers l’enseignement est né de là mais aussi d’un engagement militant dans le syndicat Solidaires étudiant-e-s qui lui a donné accès à la revue N’Autre Ecole où des praticiens et praticiennes développaient une approche critique sur le métier d’enseignant. « C’est la perspective d’une pratique professionnelle en constante tension entre pratique quotidienne, avec tout ce que cela a de concret, et possibilité d’une réflexion sur cette dernière qui m’a poussé vers l’enseignement. Le primaire me semblait être un espace à la fois plus libre et qui, historiquement, avait été le lieu de plus d’expérimentations... »

Marc est professeur documentaliste dans un collège REP+ (réseau éducation prioritaire renforcé) du Val d’Oise. Il enseigne l’éducation aux médias aux classes de 6e et en atelier relais pour la prévention décrochage. Il intervient également en conseil d’élèves et en travail individualisé dans le cadre des deux classes coopératives. Son père était instituteur et utilisait la pédagogie Freinet. Il s’est toujours senti proche du monde de l’éducation. « Le métier de prof-doc me paraissait moins étriqué disciplinairement (même si c’est aussi un désavantage par moments) et aussi assez diversifié dans les tâches quotidiennes. Je voyais ce poste comme étant assez propice à l’instauration d’un cadre pédagogique coopératif, donc je me suis dit “pourquoi pas ?”. »

Amélie enseigne le français dans le Val d’Oise. «  J’ai toujours voulu enseigner, surtout parce que j’avais l’exemple de ma mère, elle-même enseignante, et que je viens d’une famille qui compte de nombreux enseignants... Des profs passionnés, en somme, qui m’ont transmis leur amour du métier. »

Enthousiasme et colère

De l’enthousiasme, ils en ont tous les quatre, pour un métier choisi par vocation ou par un cheminement plus long, de la colère aussi. Les raisons de leur mobilisation sont en partie commune. En premier lieu, ils citent la réforme de la retraite. « Je me mobilise contre la réforme des retraites car c’est un véritable projet de société qui s’y cache. C’est un système basé sur la solidarité qui serait détruit si nous n’obtenons pas le retrait. Outre le fait que j’y tienne politiquement, c’est aussi ce système que tout le monde nous envie qui permet une meilleure prise en compte des parcours professionnels difficiles (précarité, chômage) et la pénibilité des métiers. Avec ce qu’il reste du code du travail, c’est une des dernières bouées à laquelle se raccrocher lorsqu’on n’est pas né du bon côté de la cordée. » explique Marc.

Mais le motif semble un déclencheur, une goutte d’eau qui a tout à coup souligné l’évidence d’une nécessaire contestation. Gaétan l’exprime ainsi « Il y a les éléments rationnels : la chute vertigineuse des pensions des enseignants à prévoir, la casse d’un modèle social dont nous étions un petit peu fiers. Et puis, il y a... la rage. Vraiment, avant le 5 décembre, il y avait une telle colère : la répression des manifestations, la séquence raciste sur le voile, le suicide de Christine Renon, la loi Blanquer, le mépris. J’avais vraiment envie de leur faire payer tout ça. Je parle au passé parce que paradoxalement, la grève m’a un peu apaisé. » Benjamin parle lui aussi de colère . « Mais c’est également une grande colère générale qui me pousse (et c’est pareil pour tout le monde) à me mobiliser contre cette réforme. Une colère contre les inégalités sociales grandissantes, les conditions de travail dégradées de ma profession, une planète toujours plus polluée, l’islamophobie d’État et tout un tas de choses qui concernent directement ou indirectement ce gouvernement... ».

Amélie ajoute la notion de mépris, faisant écho aux messages balisés par #Manifvirtuelle sur Twitter. « Les annonces au sujet d’une revalorisation de notre salaire pour compenser la baisse des pensions de retraite reviennent à se moquer ouvertement de nous. Comme si, alors qu’on assiste à la casse systématique de notre statut et à une évolution assez inquiétante de nos fonctions, ces quelques euros de plus pouvaient suffire à calmer la colère des enseignants. Je trouve que le mépris affiché pour notre métier, et pour les profs, est de plus en plus visible et ces annonces en sont le signe. »

Parler pour les élèves et leurs parents

Dans leur engagement, pointe une préoccupation générale, et selon le contexte dans lequel ils enseignent, une autre urgence, celle de porter la voix de ceux qui, presque inexorablement sont absents du débat. « Je pense aussi aux élèves et à leurs parents. Étant dans un quartier très défavorisé socialement, je sais que ce sont les personnes qui trinqueront le plus. Dès le début du mouvement, Je ne voyais pas trop comment continuer à faire cours comme si tout était normal, comme si on pouvait leur faire croire que tout allait bien dans le meilleur des mondes alors qu’on leur prépare en ce moment même un avenir encore plus inégalitaire que prévu » dit Marc.

Associer les parents, les habitants, les informer, les préoccupe. Des initiatives locales voient le jour « Le mouvement est plutôt suivi avec des comités dans le quartier où je travaille. On a organisé des actions telles que des chants de Noël revisités sur le marché, des tractages le 24 décembre devant un grand magasin, le blocage du port », raconte Benjamin.

La mobilisation est variable selon les établissements, les secteurs. La question financière freine parfois les volontés, le sentiment aussi que peser sur les décisions est une illusion. « Malgré tout, on observe partout des collègues qui ne se mobilisaient jamais et qui sentent bien qu’il se passe quelque chose d’important. Ils se mettent alors parfois en grève pour la première fois et même plusieurs jours ! » indique Marc. « Je trouve que le sujet est beaucoup plus débattu en salle des profs et les enseignants mobilisés me semblent beaucoup plus remontés et impliqués que lors des précédentes mobilisations », remarque Amélie.

Jusqu’au retrait

Pour tous les quatre, le retrait du projet de loi sur les retraites est la condition de l’arrêt de la mobilisation. Mais, même si c’était le cas, le mouvement laissera des traces et n’apaisera pas le malaise profond qu’il aura laissé affleurer. « Les sujets de colère ne font que s’accumuler. La marmite chauffe toujours un peu plus chaque année » souligne Marc. Il rajoute : « Alors que pendant des années plus personne ne croyait à la possibilité de remporter des victoires sur le plan social, on a vu notamment, avec le mouvement sur les lois travail et celui des gilets jaunes, un retour du collectif et de la contestation dans la rue. Cette volonté de refuser l’apathie générale et le pessimisme ambiant me semble très intéressante.  »

Même la façon de se mobiliser semble emprunter un visage nouveau, ou retrouvé, dépassant le cadre catégoriel, embrassant des thèmes plus larges que le motif qui l’a déclenchée, associant nouveaux modes de communication, avec les réseaux sociaux et modalités plus classiques de la grève. Amélie confie : « Par ailleurs, cette mobilisation m’a amenée à envisager un peu différemment mon propre engagement, en faisant le choix d’un autre syndicat, plus militant et revendicatif que celui auquel j’appartenais depuis mon entrée dans le métier. Blanquer m’a radicalisée, en somme. » Lorsque le mouvement sera terminé, l’évaluation de sa réussite devra dépasser le simple comptage des revendications satisfaites pour aller voir ses conséquences du côté des salles des profs. Car dans les messages sur Twitter comme dans les témoignages, c’est une réelle difficulté à exercer son métier et à se projeter dans l’avenir qui s’exprime de plus en plus nettement.

Monique Royer


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