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Entretien

« On se forme beaucoup en lisant de mauvais textes ! »

Olivier Pillé

Le monde de l’édition est un milieu professionnel très féminin. La parole est donc donnée à la minorité, représentée ici par Olivier Pillé, 32 ans, éditeur de romans pour la jeunesse aux éditions du Rouergue, dont la vocation est née grâce à des femmes, professeures et éditrices.

Votre amour de la langue française remonte-t-il aux bancs de l’école ?

J’étais un élève moyen. Ce qui est sûr, c’est que les matières scientifiques étaient ma bête noire ! J’étais aussi très effacé. Il y a même un enseignant qui m’a dit : « Vous êtes aussi discret qu’un caméléon, on vous confond avec le mur ! » Mon gout pour la littérature, je le dois essentiellement à deux professeures de français. J’étais en classe de 4e lorsque la première a fait quelque chose de génial : elle nous a fait étudier en classe Misery, de l’auteur populaire américain Stephen King. Cela a été un déclic. Je me suis dit que je voulais impérativement retrouver cette émotion de lecture, alors j’ai lu tout Stephen King. Et à partir de là, j’ai fait confiance à cette enseignante pour tout ce qu’elle proposait. Puis il y a eu ma professeure de français de 1re, qui était habitée à la fois par la littérature et par son métier, une passionnée ! Elle m’a fait découvrir les classiques. Avec elle, Balzac devenait beaucoup plus cool ! J’ai ensuite décroché un bac L, presque dans l’indifférence générale. Je suis issu d’une famille de professeurs : mes grands-parents, mes parents, mes oncles et tantes sont tous enseignants. Il aurait été inconcevable que je n’aie pas mon bac. Mais si je n’avais pas eu des parents professeurs, j’aurais surement été un cancre !

Comment êtes-vous devenu éditeur pour la jeunesse ?

Deux choses seulement m’intéressaient, le cinéma et les livres. Je ne sais plus comment je me suis retrouvé en licence de lettres modernes à l’université d’Aix-en-Provence. Je n’ai jamais été autant déçu. Mais j’y ai aussi eu les meilleurs cours de ma vie. La déception tient au fait que je pensais que j’allais étudier les lettres modernes. Or, c’était beaucoup de textes en latin ou en ancien français, et on s’arrêtait toujours avant le début du XXe siècle. Au deuxième semestre, j’ai fait semblant d’aller à la fac. Un service d’orientation m’a dirigé vers un DUT (diplôme universitaire de technologie) métiers du livre. J’ai passé deux années merveilleuses, avec des gens qui avaient tous des affinités avec la littérature. Je suis enfin devenu bon élève, et les études sont devenues une autoroute ! Un stage de fin d’études auprès d’une éditrice chez Casterman Jeunesse a confirmé mon appétence pour l’édition jeunesse. Cela a un côté moins intimidant, plus décomplexé que la littérature générale. Je m’y suis senti à l’aise. J’ai poursuivi en licence professionnelle métiers du livre à l’université Paris X, où j’ai également fait mon master pro.

J’avais gardé contact avec Casterman et je suis devenu lecteur professionnel en parallèle de mes études. Cela consiste à faire des fiches de lecture de textes en anglais ou de manuscrits. C’est très formateur, on aiguise son œil et son gout, on se forme beaucoup en lisant de mauvais textes ! Il faut se nourrir des défauts pour apprécier les qualités. En master 2, j’ai fait un stage aux éditions du Rouergue. L’éditrice Sylvie Gracia a cassé tous mes aprioris sur la littérature générale. J’ai aussi beaucoup appris sur l’exigence des textes destinés aux adolescents. Pour moi, les romans pour la jeunesse doivent avoir une certaine lumière et être porteurs d’espoir. Même lorsqu’il s’agit d’une littérature réaliste, qui aborde des questions de société, elle doit laisser entrevoir qu’il n’y a pas de problème sans solution. On n’est pas dans un monde de Bisounours, mais les lecteurs doivent percevoir qu’on peut surmonter les difficultés.

Qu’avez-vous envie d’apporter aux jeunes lecteurs ?

J’ai le sentiment d’avoir une dette envers ma professeure de français de 4e. Je veux emmener les jeunes lecteurs vers le terrain des émotions. Aux éditions du Rouergue, on ne passe pas de commandes, on travaille à partir des propositions des auteurs. Il y a souvent des problématiques qui se dégagent, car les auteurs s’imprègnent de l’air du temps. Dernièrement, c’était par exemple la question du genre, de l’identité, de la construction du désir, de l’orientation sexuelle. Cette année, les sujets autour du climat seront surement au rendez-vous.

Mais les jeunes lecteurs méritent mieux que des éditeurs qui surfent sur des modes, c’est avant tout la qualité des textes que nous recherchons, et leur variété. J’imagine qu’il en va de même pour les enseignants. Il faut proposer aux élèves autant de littérature moderne que de littérature classique. Pour moi, le plaisir de la lecture ouvre toutes les portes. Parfois, c’est en commençant par des titres lus pour le plaisir qu’on vient aux œuvres dont on étudie les fondamentaux. D’ailleurs les adolescents ont des gouts très variés et ne mettent pas d’échelle de valeurs entre la science-fiction, un roman traitant d’un sujet de société ou un polar. Ils sont nombreux à adorer les mangas, et ils ont raison, c’est d’une richesse, d’un dépaysement ! Les personnages masculins sont souvent représentés avec davantage de sensibilité, il y a dans les mangas une porosité dans la représentation des hommes et des femmes. Certains adultes ont peur du contenu des livres pour adolescents. Ce que je leur réponds, c’est que contrairement aux films, en littérature aucune image n’est imposée, personne ne va s’autotraumatiser avec son imagination. Et si un jeune lecteur ne comprend pas quelque chose qui le dépasse, cela peut amener des questions. N’est-ce pas là une bonne chose ?

Crédit photo : Natacha Lefauconnier
Propos recueillis par Natacha Lefauconnier

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