Accueil > L’actualité vue par le CRAP > L’actualité éducative > Nouveaux programmes de philosophie : du vin nouveau dans de vieilles outres (...)


L’actualité éducative du N°399 - Décembre 2001

Nouveaux programmes de philosophie : du vin nouveau dans de vieilles outres ?

Par Michel Tozzi

10 décembre 2001

Les programmes de philosophie dataient globalement de 1973, référés dans leur esprit aux incontournables Instructions d’A. de Monzie de 1925. Ils confortaient les trois piliers de l’enseignement philosophique français, intacts aujourd’hui : la leçon du professeur comme « œuvre », les textes des grands auteurs comme modèles de la pensée, la dissertation comme support privilégié d’apprentissage du philosopher. Pourtant, depuis presque trente ans, il y a eu des évolutions dans le système scolaire au lycée (massification), la société (prégnance des médias sur la formation des opinions), et la philosophie elle-même. Depuis 1989, trois commissions (Derrida-Bouveresse, Beyssade, Lucien-Dagognet) ont échoué à les réformer. Vint le groupe disciplinaire présidé par A. Renaut.
Les nouveaux programmes de philosophie que la commission a élaborés pour la rentrée 2001 ont été publiés une première fois au B.O. du 31/08/2000, puis ont été modifiés par un arrêté fin mai 2001, après consultation officielle des enseignants très négative, pilotée par une inspection hostile, et pétition contestataire de deux mille signatures, approuvée par l’Association des professeurs de philosophie.
La bataille continue à faire rage, avec des prises de positions tranchées : si l’ACIREPH (Association pour la Création des Instituts de Recherche sur l’Enseignement de la Philosophie), favorable aux évolutions, demande « aux professeurs de philosophie d’appliquer ensemble, et si possible intégralement, le nouveau programme » (appel du 27/06/2001), l’Association des professeurs de philosophie (APPEP) « soutiendra la position des collègues qui estimeraient, en conscience, ne pouvoir appliquer le programme Renaut, même modifié. » Et, il y a même un boycott ad hominem d’enseignants de Clermont-Ferrand : « Nous éviterons soigneusement de mettre l’édition des œuvres de Kant (N.D.L.R. : traduite par A. Renaut chez Garnier-Flammarion) entre les mains de nos élèves ! ».

Pourquoi cette fièvre ?

Comment analyser cette fièvre chez des philosophes, supposés hommes de raison ? Que changeait la première version du programme ? À vrai dire pas grand-chose, car on y anticipait déjà les oppositions, avec les compromis nécessaires. Exemple : reconduction d’un programme de notions et d’auteurs, réaffirmation de la dissertation comme « patrimoine non négociable de l’enseignement philosophique ! ».
Les nouveautés ? L’ajout d’une dizaine d’auteurs (dont pour la première fois une femme, H. Arendt !), point qui fait consensus. Un allégement du nombre de notions, et la liaison de notions entre elles (ex. : nature et culture).
Avec le couplage des notions, deux autres points vont particulièrement poser problème : l’apparition, pour la première fois, d’un objectif explicite d’une compétence à développer, l’argumentation (on aurait pu aussi parler de problématisation et de conceptualisation !), ce qui nous semble positif pour clarifier ce qui est attendu des élèves : on crie alors à la dérive sophistique ! Et surtout le remplacement des anciennes « questions au choix » par des « problématiques à ancrage contemporain » : alors que la philosophie, objecte-t-on, doit être « inactuelle », dégagée des modes par son recul ! Propositions d’autant plus insupportables (« la maîtrise de la nature ; les droits de l’homme ; religion et modernité ») que c’est paraît-il le cours d’A. Renaut à la Sorbonne !
L’affaire est entendue : couplage des notions et questions contemporaines réduisent la liberté pédagogique du professeur ! Personne ne s’offusque en revanche qu’on ne prononce même plus dans le programme les mots « débat » ou « discussion » philosophiques, déjà dans les instructions de 1925, alors qu’on demande aux professeurs de philosophie d’enseigner la « méthodologie du débat argumenté » en ECJS : cela ferait trop « café-philo » !

Que conclure ?

Il y a eu certes des maladresses gouvernementales. Éliminer dans un premier temps l’inspection du groupe technique ; faire une consultation générale après, et non avant la publication du programme au Bulletin Officiel par exemple.
Mais, le fond du problème, c’est que pour les représentants de l’enseignement philosophique, « être révolutionnaire aujourd’hui, c’est être conservateur. » En fait, faute de culture d’échange et d’analyse des pratiques philosophiques (comme tentent de le faire les mouvements pédagogiques et maintenant l’ACIREPH), aucune conséquence pédagogique n’a été tirée de l’arrivée en masse de « nouveaux lycéens » en classe terminale, et on maintient en droit les méthodes d’enseignement héritées du lycée réservé à une élite. Au lieu de faire porter la réflexion sur la didactique de la discipline, on se chamaille pour savoir s’il faut supprimer telle ou telle notion dans le programme, ou introduire telle question. Les batailles sur le programme, c’est-à-dire sur le contenu, sont le cache-misère de l’absence de discussion sur les pratiques de classe et les méthodes d’apprentissage : normal, puisqu’« il suffit que la pensée apparaisse pour faire penser » (J. Muglioni, ancien doyen de l’inspection générale), et que « la philosophie est à elle-même sa propre pédagogie ! ».
À quand la promotion de discussions philosophiques, et de formes diversifiées d’écriture philosophique ?
N.B. Pour plus d’informations voir les sites de :
- l’APPEP : www.appep.net
- l’ACIREPH : www.acireph.asso.fr

Michel Tozzi