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Un film à recommander par les échos qu’il propose entre la France de Mme de La Fayette et les lycées des quartiers populaires d’aujourd’hui.

Nous, princesses de Clèves

Par Jean-Michel Zakhartchouk

8 avril 2011

Un film à recommander par les échos qu’il propose entre la France de Mme de La Fayette et les lycées des quartiers populaires d’aujourd’hui.


J’avais quelque appréhension au départ, ayant toujours trouvé un peu dérisoires les lectures publiques de l’œuvre de madame de La Fayette sous prétexte que notre président en avait parlé de la façon populiste dont il est coutumier. N’a-t-on pas alors vite fait d’enclencher le culte de la « littérature », seule capable de nous élever dans un monde néolibéral envahi par la « technique » ? Après tout, ce premier vrai roman de notre littérature n’est pas spécialement une œuvre progressiste pour ce qui est des valeurs qui y sont exaltées, et on n’est pas obligé de la porter aux nues, même si on est conquis par la beauté du texte.

L’angle choisi par le réalisateur, Régis Sauder, est bien plus intéressant. Il s’agit ici de voir les résonances que peut avoir ce texte écrit dans une langue surannée et évoquant en apparence des codes d’un autre temps avec les émois amoureux et surtout les déchirements familiaux de jeunes lycéens des quartiers nord de Marseille, issus pour beaucoup de l’immigration.

Plaisir d’entendre le texte si bien dit par ces jeunes, filmés en magnifiques gros plans. Une confirmation de l’intérêt des ateliers théâtre qui permettent une appropriation du texte probablement plus authentique que lors des cours structurés, mais peu accessibles, sans parler du discours bien décalé du conservateur de la BNF, qui « fait salon » comme le dit Régis Sauder dans le dossier de presse…

Le film devient passionnant lorsque des parents, ancrés dans la tradition et craintifs pour leurs enfants, s’identifient à madame de Chartres, mère de la princesse, figure de la « sagesse » quelque peu castratrice et qui prône la fidélité à son mari comme vertu essentielle. Les contre-champs sur les visages des filles sont superbes et font monter les larmes aux yeux, exprimant toute la complexité de situations difficiles. On est là au cœur de la société française, dans ses contradictions, entre modernité, désir d’émancipation et attachement à la famille, valeur refuge.

La seconde partie du film suit le chemin qui mène au bac. Ce serait une facilité si la manière de filmer n’était pas là pour faire échapper aux stéréotypes des joies et déceptions du « grand jour ». Je recommande aussi la scène du bac blanc. La même jeune fille, plongée auparavant dans le texte de madame de La Fayette, échoue piteusement à dire deux choses intéressantes sur La Fontaine, « auteur du XVIIIe siècle », tout en montrant son absence de maitrise de codes élémentaires du rituel de l’interrogation orale. Limites de l’approche scolaire, réflexion sur ce qu’on est bien obligé d’appeler une certaine « violence symbolique » de l’école, même avec une professeure de bonne volonté, plutôt bienveillante.

Les moments de grâce, comme la visite au Louvre, dans la galerie de portraits de la Renaissance, où l’école joue pleinement son rôle de « passeur culturel », sont relativisés et rééquilibrés par une certaine amertume, sans toutefois la dureté des rapports humains de l’Esquive (qui est, rappelons-le, une fiction, d’ailleurs admirable, alors qu’ici on est malgré tout dans le documentaire), mais sans non plus l’angélisme qui pourrait transparaitre de certains clips d’annonces et qui pourrait donner une idée fausse d’un film complexe et bien en prise avec la réalité.

Jean-Michel Zakhartchouk

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