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L’actualité éducative du N°425 - juin 2004

Meilleurs lecteurs autrefois ?

Par Jean-Michel Zakhartchouk

Les méthodes d’apprentissage de la lecture sont plus que jamais l’objet de débats et de controverses. Apprenait-on mieux à lire avec les bons vieux syllabaires ? Et l’on ressort avec complaisance les dictées parfaitement calligraphiées de nos grands parents et l’on vante leur science intacte de l’orthographe et de la syntaxe. Il faudrait certainement y regarder de plus près...

Une fort intéressante enquête de l’INSEE sur les difficultés des adultes face à l’écrit, (téléchargable à l’adresse : http://www.insee.fr, rubrique Publications) vient de paraître (INSEE première, avril 2004).
Deux mille personnes environ, dans dix régions, ont été interrogées dans le cadre d’une enquête [1] visant à mesurer les compétences de la population en matière de lecture et d’écriture. On proposait à ces personnes de petites épreuves qui les mettaient en situation de répondre à des questions concernant un résumé de film extrait d’un magazine de télévision, ou simplement de lire ou d’écrire des mots. Ce choix de faire porter l’enquête sur des résultats a fait apparaître un nombre deux fois plus grand de personnes en difficulté face à l’écrit que lors de précédentes études qui s’appuyaient sur ce qui était déclaré (« Avez-vous des difficultés à lire le journal ? », etc.).
Le fait le plus frappant qui ressort de cette enquête réside dans le constat suivant : sur une moyenne de 12 % de personnes en difficulté (7 % pour les personnes nées en France et de langue maternelle française), 4 % ont de 18 à 25 ans, 19 % ont entre 55 et 65 ans.
On entend parler aujourd’hui de faillite de l’École, on répète que 15 à 20 % des enfants entrent en 6e sans savoir lire [2]. Or, le chiffre de 4 %, très proche de ce qui ressort des tests d’évaluation des journées d’appel de préparation à la défense, correspond bien au nombre d’élèves en grande difficulté à onze ans, répertoriés depuis plusieurs années par la direction à l’évaluation et la prospective. Et on sait, hélas, que cette difficulté entraîne la plupart du temps une situation d’échec durable.
Cela est évidemment inacceptable dans une société démocratique avancée. Mais, en pointant ces carences de l’École d’aujourd’hui, on fait comme si l’École d’hier (années 50 ou 60) n’avait pas été ségrégative pour tant d’enfants qu’elle a laissés « sur le carreau » et qui sont devenus ces 19 % d’adultes « en difficulté de lecture ». Et si on réfléchissait à des programmes d’aide et de formation pour ces adultes, comme on le fait dans les pays scandinaves... [3] ?
Il faut mettre ces données en relation avec ces autres chiffres : 40 % des plus de 55 ans n’ont pas dépassé l’enseignement primaire, contre moins de 5 % pour les moins de 40 ans. Ce qui montre bien que l’école et l’allongement de la scolarité, ça marche tout de même !
Il n’est pas question pour autant que nous nous contentions de cette situation. Aujourd’hui, il est nécessaire de maîtriser bien mieux la lecture et l’écriture qu’il y a vingt ou trente ans. Les compétences évaluées dans cette enquête restent minimales. Et même si l’on constate que 95 % des jeunes ayant fréquenté l’école jusqu’à au moins 16 ans, les maîtrisent - comme le montrent aussi les épreuves d’évaluation en 6e lorsqu’il s’agit de répondre à des questions explicites simples sur des textes d’abord aisé - l’école doit faire beaucoup mieux.
Mais les progrès ne pourront pas se bâtir sur la nostalgie d’une école qu’une (pseudo) enquête de Marianne qualifiait récemment de « meilleure du monde » [4] sans étayer cette cocardière affirmation sur rien de solide. L’école primaire d’antan n’a pas permis à 19 % des adultes des années 2000, sortis trop vite du monde scolaire, de conserver suffisamment de maîtrise de l’écrit pour s’en sortir aujourd’hui. Plus que jamais, il faut réfléchir au « socle de connaissances et de compétences » de la scolarité obligatoire, un « socle » adapté aux exigences du présent et de l’avenir et qui soit le fondement d’une formation qui comptera tout au long de la vie.

Jean-Michel Zakhartchouk


[1Enquête dite « Information et vie quotidienne ». On n’abordera pas ici d’autres aspects de l’enquête, notamment l’écart sensible entre résultats des hommes et des femmes (en faveur de ces dernières).

[2On ne définit pas, bien sûr, ce qu’est le « savoir lire ».

[3Des actions sont menées, mais insuffisantes. N’est-ce pas une des priorités de la lutte contre la fracture sociale ?

[4Le thème de ce dossier du 26 avril 2004 (n° 266) était : « Nous étions les meilleurs... sommes-nous devenus les plus mauvais ? ».