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6e journée du refus de l’échec scolaire

Lycées professionnels : le grand choix

Mercredi 25 septembre 2013 marquera la 6ème édition de la Journée nationale du Refus de l’Échec Scolaire (JRES) organisée par l’Afev, en partenariat avec le cabinet d’études Trajectoires-Reflex et plus de trente organisations.
Cette année, la question des lycées professionnels a été choisie, sous le parrainage d’Aziz Jellab, sociologue, spécialiste du lycée professionnel et inspecteur général de l’Éducation nationale.
Trois témoignages à lire : celui de Bernard Desclaux, spécialiste de l’orientation, Eunice Mangado-Lunetta, directrice déléguée AFEV et Nicole Bouin, enseignante.

Le paramètre le plus important est l’investissement des équipes pédagogiques et éducatives

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Bernard desclaux, quel est le point de vue du spécialiste de l’orientation sur l’entrée en lycée professionnel, dont on dit que trop souvent il n’est pas choisi ?

De fait il y a bien des manières de répondre à cette question. Si on s’appuie sur les statistiques générales des procédures d’orientation, on peut voir qu’il y a de moins en moins de désaccord entre les demandes des parents et la réponse des conseils de classe au troisième trimestre. Arrivée en fin de troisième, finalement les parents et les enfants « acceptent » le jugement qui sera porté au conseil de classe du troisième trimestre. Au second trimestre, l’écart est plus grand entre demandes et réponses des conseils de classe. Suite au slogan des 80% niveau bac, la demande parentale avait été très forte pour une poursuite d’études en lycée général et technologique. Mais au fil du temps, cette « pression parentale » s’est finalement amoindrie.
L’autre manière consiste à observer le fonctionnement du collège soi-disant unique. Notre collège unique est une colonne de distillation (François Dubet). Depuis 1994 avec la réforme Bayrou, il ne peut plus se délester de ses « mauvais » élèves, mais il a poursuivi ce qui se faisait déjà avant : une différenciation interne des parcours plus ou moins officiels. Les classes CAMIF se sont transformées en classes européennes, le choix des options permet la répartition hétérogène des élèves en classes plus ou moins homogènes, et les classes à options Découverte professionnelle 6 heures terminent la distillation. Le collège ayant toujours pour fonction la sélection des élèves pour la poursuite des études, le travail de conformation et de persuasion est étalé sur les quatre ans du collège.
Les élèves qui entrent en lycée professionnel sont marqués du sceau « n’est pas capable de faire des études générales ». Certains l’ont incorporé « positivement » et d’autres non. A cela il faut rajouter la double peine de l’affectation : ceux qui ont les moins bons résultats n’obtiendront pas le plus souvent la formation désirée.

Quels sont les atouts du lycée professionnel en matière d’entrée dans le monde du travail ?

Le lycée professionnel « fait avec » l’état des élèves qui lui sont adressés. Beaucoup de paramètres font que ça se passe plus ou moins bien dans les lycées professionnels (le décrochage scolaire est le plus important à ce niveau). Mais le paramètre le plus important est l’investissement des équipes pédagogiques et éducatives (la vie scolaire). Sur le plan du « marché de la formation » le lycée professionnel est en France largement majoritaire par rapport à l’apprentissage, et l’alternance s’y est bien développée. Mais avec le bac pro, une ambiguïté s’est installée : quel est l’objectif de la formation professionnelle, préparer au travail ou préparer aux études ?


Des débats seront organisés dans 15 villes de France

6e journée du refus de l’échec scolaire. Eunice Mangado-Lunetta, quel bilan avez-vous tiré des premières ?

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Chaque journée a pour but d’attirer l’attention sur une difficulté que rencontre l’école, comme celle des sorties sans diplomes, des inégalités. De les mettre sur le devant de la scène au-delà de la rentrée. Cela a bien marché avec les sans diplomes par exemple, le problème a touché le grand public.
C’est aussi chaque fois une journée militante, qui donne la parole aux enfants, aux jeunes concernés. On y publie le baromètre annuel du « rapport à l’école des enfants des quartiers populaires ». Cette année dans les lycées professionnels nous avons mené avec le cabinet Trajectoires Reflex une enquête inédite sur les établissements dans lesquels l’AFEV intervient. Les résultats seront délivrés ce jour-là. Nous avons demandé aux élèves comment ils se sont retrouvés en lycée professionnel (par choix ou non), comment ils vivent le lycée professionnel, entre pairs, leurs enseignants, dans la situation de l’alternance. Nous avons aussi parlé de la question des stages, de l’accompagnement, qui est un marqueur fort d’inégalités, lorsque l’on n’est pas aidé pour trouver un stage c’est bien plus difficile. Et pourtant le stage est parfois un formidable raccrocheur. Enfin nous avons abordé la question de l’après bac pro, et de l’enseignement supérieur. Des débats seront organisés dans 15 villes de France.

Cette année le thème est donc le lycée professionnel. Pourquoi ce choix ?

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On accompagne des jeunes en lycée professionnel depuis 4 ans maintenant, en menant des accompagnements individualisés, au domicile mais aussi dans des établissements, ou au CIO. Nous avons remarqué qu’il n’y avait pas beaucoup d’intervenants extérieurs, et que le lycée professionnel est peu présent dans les médias, alors que 700 000 jeunes y sont, pourtant. Mais peu de personnes qui ont accès à la parole publique, les politiques, les journalistes, sont passés par le lycée professionnel, c’est peut-être une explication. On en parle par contre trop en cas de faits divers. D’autre part le primaire, le collège préparent au lycée, le lycée professionnel est trop souvent considéré comme un échec et non comme "une chance" (dixit Jean-Marc Ayrault il y a quelques semaines en visite dans un lycée professionnel). Il est très méconnu, dans un paysage très varié, en mutation forte avec le passage au cursus en trois ans.

Quelle est la bonne raison pour venir à cette nouvelle journée ?

Pour écouter la parole des jeunes que l’on découvrira à travers l’enquête et dans des vidéos, pour accéder à la complexité du lycée professionnel, sortir des idées reçues, avec des témoignages d’enseignants, de chercheurs, de responsables du supérieur. Ca vaut le coup de valoriser vraiment, honnêtement, les forces et les particularités du lycée professionnel. Et ça vaudra le coup d’assister à tout cela !


Prof, oui, mais de LP

Nicole Bouin, pourquoi avoir choisi d’enseigner en lycée professionnel ?

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Je préparais le CAPES de lettres modernes et comme la plupart des étudiants j’ignorais absolument tout du lycée professionnel. A 23 ans j’ai accepté 4 heures de cours de français en CAP sténodactylographe pour compléter le salaire de mon mari. Je suis tombée amoureuse tout de suite du Lycée pro et j’ai planté le CAPES pour me consacrer à cette filière. J’ai enseigné beaucoup de disciplines, de l’éducation esthétique à la vie sociale et professionnelle, j’ai même entraîné les élèves en sténo ! Le français parce que j’aime les mots, que c’est une entrée très généraliste qui mène à tout et surtout à la personne derrière l’élève. J’ai toujours voulu enseigner, la matière était secondaire mais pas innocente ! L’histoire et la géographie parce que la polyvalence nous est imposée mais j’y ai pris goût.

Quelles difficultés spécifiques y voyez-vous ?

Les lycéens professionnels ne sont pas volontaires pour être là. L’enseignement général est pour eux un mal, "nécessaire" dans le meilleur des cas. Ils ont perdu confiance en eux et en nous au collège et il faut les aider à (re)construire une image positive d’eux-mêmes, à déplacer leurs représentations du savoir, à (re)trouver le plaisir des apprentissages et les remettre en perspective d’études. Une amie me disait « Ils arrivent en kit, il faut les monter nous-mêmes ! ». L’école est ce qui les a mis en échec, ils sont donc peu composants pour la plupart. Une des difficultés c’est de trouver l’équilibre entre la bienveillance et l’exigence.
Par ailleurs, nous ne sommes jamais considérés comme des « vrais profs » par nos collègues « du général ». Polyvalence sonne souvent comme poly-incompétence à leurs oreilles ! Enseigner plusieurs disciplines fait partie de la richesse de la mission et de sa difficulté aussi car il faut se mettre à jour en permanence sur deux ou trois matières et réfléchir à la didactique qui va avec. On n’enseigne pas le français comme l’histoire, la géographie ou l’instruction civique.

Quels recours, solutions particuliers avez-vous rencontrés ?

Comme rien n’est acquis, ni la présence, ni l’attention, ni l’intérêt, ni la motivation de ces élèves, les enseignants en lycée professionnel cherchent en permanence comment « accrocher » leur public. C’est un challenge quotidien : inventer, s’adapter, ruser, contourner, valoriser, encourager, stimuler, surprendre et rassurer, travailler en équipe est plus indispensable là qu’ailleurs. Les profs qui ont commencé par le lycée professionnel et partent ensuite en collège ou en lycée général disent qu’ils ont pris l’habitude de chercher toujours et qu’ils sentent bien ce qui distingue leur posture de celle de la plupart de leurs collègues du circuit « normal ».

Accompagner le jeune dans la connaissance de lui-même pour lui ouvrir des horizons, pour l’aider à s’épanouir en apprenant, à s’insérer dans notre société en citoyen responsable, une mission qui m’enthousiasme et à laquelle j’ai consacré avec bonheur 38 ans de ma vie.

La JRES sur le site de l’AFEV

NDLR : Pour en savoir plus sur les lycées professionnels :
Au lycée professionnel
Revue n° 484 - octobre 2010

Comment travaille-t-on, enseignants et élèves, dans les lycées professionnels ? Comment fait-on avec des publics souvent fâchés avec l’école, avec de nouvelles prescriptions ?


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