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N° 554 - L’économie à l’école

Littérature et gros sous

Jean-Michel Zakhartchouk

Y a-t-il du grain à moudre pour l’économie du côté de la littérature ? Oui, car à coup sûr, dans les textes de toutes les époques, on rencontre l’argent, le travail, la misère, la spéculation, etc. Sans oublier que dans le monde de l’édition, qui n’est pas peuplé de purs esprits, les questions d’argent ont largement leur place.

Il y a quelques années, j’ai fait travailler mes 4es sur un roman jeunesse à tonalité fantastique, Taxiphobie de Michel Honaker, qui se passe en partie à Wall Street et dont le personnage principal est un trader. Pour bien comprendre le fil du récit, il était bon d’avoir quelques notions sur la Bourse, les spéculations, ce qu’est un krach, etc. Aussi avais-je invité mes élèves à faire des recherches sur internet, fourni des documents utiles, et nous avions vu ensemble ce qu’était une information sur les cours de la Bourse en live. Découvertes pour beaucoup. Nous en sommes restés à un niveau élémentaire, mais en y repensant, je voudrais ici suggérer que la compréhension de certains phénomènes est utile quand on étudie certaines œuvres, et ainsi le professeur de français peut, modestement, au travers de la fiction, intéresser les élèves à ces manifestations anciennes ou présentes qui jouent un rôle si important dans la vie des hommes.

La ville, la société

Comme professeur de collège, j’ai eu l’occasion plusieurs fois de faire des incursions dans le domaine économique, avec la thématique de l’argent dans les romans de Balzac ou le théâtre de Molière, et tout particulièrement les questions de prêts à gage dans L’Avare, le commerce colonial et son corolaire, la traite des esclaves, thème abordé par Montesquieu et Voltaire, avec le texte célèbre du « Nègre du Surinam » dans Candide, les mécanismes d’exploitation, à travers, par exemple, les transformations des utopies en cauchemar dans La Ferme des animaux de Georges Orwell. Le thème de la « société de consommation » sous ses diverses formes est souvent un sujet d’argumentation, par exemple à partir du roman de Georges Pérec Les Choses, ou d’articles de presse, avec le danger du simplisme moralisateur toutefois.

L’idéal reste, si on veut aller plus loin, de travailler en interdisciplinarité. Par exemple, en 4e, autour de la révolution industrielle, en travaillant en français sur des textes choisis, dont ceux de Zola, bien sûr. Ou en 5e sur l’esclavage, le commerce triangulaire et des textes des lumières ou des récits de jeunesse sur la question. L’élargissement au cinéma permet d’évoquer, si possible avec le professeur d’histoire, le taylorisme, avec le Chaplin des Temps modernes.

Notons que les programmes de collège de 2016 invitent, au cycle 4, à traiter avec la spécificité du français des thématiques économiques et sociales, en proposant par exemple en 4e ou 3e des thèmes de travail comme « Agir sur le monde », « La ville de tous les possibles », « Agir dans la cité », « Progrès et rêves scientifiques », « Dénoncer les travers de la société ». Les programmes invitent également à diversifier les supports de travail avec le dessin de presse, la photo, etc. On peut évidemment aller plus loin au lycée, même si la fin des TPE (travaux personnels encadrés) ne permet plus les rapprochements féconds qu’on a pu connaitre sur ces sujets ; de même, la tendance à mettre en avant le patrimoine ancien au détriment d’œuvres plus modernes dans les nouveaux programmes risque d’empêcher d’aborder des œuvres qui nous parlent d’aujourd’hui, en littérature ou au cinéma.

Dans « productions culturelles », il y a « production »

Ce qu’on vient d’évoquer reste cependant quelque peu marginal dans le travail sur les textes en français. Mais il est un aspect qu’il me semble indispensable d’aborder dès le collège : remettre l’écrit dans un contexte économique, faire une incursion dans le marché de l’édition au sens large, faire découvrir aux élèves ce qu’est un contrat d’auteur (en lien avec la venue d’écrivains, qui peuvent en parler), dans quel circuit circule le livre, les contraintes qui pèsent sur la fabrication et la diffusion à l’heure d’internet. Tout cela permet de rompre avec une vision éthérée de la littérature, de la désacraliser pour mieux la rapprocher des élèves. Cela permet aussi de faire un sort à l’idéologie de la gratuité, d’envisager peut-être les évolutions futures (insuccès des liseuses, disparition possible du papier, tendances parfois contradictoires). Dans le cadre du parcours avenir, il peut être intéressant aussi d’examiner tous les métiers liés au secteur culturel, et là on élargira au spectacle, aux activités artistiques. J’ai souvent été frappé par une méconnaissance fréquente du cout des spectacles proposés aux écoles, des interventions d’artistes, comme d’ailleurs de ce que représente économiquement l’édition (le fantasme de l’éditeur qui « fait son beurre » sur le dos des usagers de l’école). Si l’on veut faire partager aux élèves une vision réaliste de la culture (ce qu’elle coute, mais aussi ce qu’elle peut rapporter), des circuits de distribution et par exemple mettre en garde contre le piratage, les copies illégales, le non-respect du droit d’auteur, il faut bien d’abord que les enseignants eux-mêmes en sachent davantage. En lançant des séquences ou des projets sur ces sujets, y compris en produisant collectivement une brochure diffusable, en travaillant en partenariat avec des institutions culturelles, n’aura-t-on pas là la meilleure occasion d’apprendre ?

Jean-Michel Zakhartchouk
Professeur de français honoraire en collège

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L’économie à l’école
L’économie, c’est à la fois un enseignement et un environnement. Comment les faire découvrir aux élèves ? Par quels moyens déconstruire leurs représentations du monde économique et leur faire prendre conscience de leur rôle d’acteurs économiques, de lecteurs critiques de l’information économique et donc de citoyens ?

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