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N° 552 - Les dys dans la classe

Les troubles de l’apprentissage en Israël

Marion Krivine

Il est toujours intéressant d’aller voir ce qui se passe ailleurs pour mieux réfléchir et prendre du recul. Le système éducatif israélien vise avant tout à renforcer l’intégration au sein du groupe et la confiance en soi, nous dit Marion Krivine, la maman de trois enfants dyslexiques.

J’ai grandi en France, mais mes trois enfants sont nés en Israël et ont grandi dans une petite communauté universitaire de 2 000 habitants située dans le désert du Néguev, dans le sud d’Israël. Je ne prétends pas donner une vision générale du système israélien, mais un aperçu à partir d’une expérience personnelle, vécue dans un endroit à la fois éloigné du centre économique du pays et donc pas forcément au fait des dernières avancées en matière de pédagogie, tout en étant socioéconomiquement extrêmement privilégié.

Avoir des enfants scolarisés dans un système complètement différent de celui qu’on a connu est forcément un choc. Avoir trois enfants atteints de troubles de l’apprentissage (dyslexie et troubles de l’attention sans hyperactivité, à des degrés plus ou moins importants) ne facilite pas l’intégration dans un système scolaire inconnu, et parfois difficile à comprendre. D’ailleurs, mon premier instinct a été de résister. Quand on m’a proposé, comme il est d’usage ici pour les enfants nés en fin d’année, de laisser mon fils ainé une année de plus en grande section de maternelle, je l’ai très mal pris. En bonne Française, je trouvais que redoubler sa maternelle ne pouvait qu’être un mauvais départ, alors que, pour mes voisines et amies, c’était considéré comme une grande chance : celle de profiter d’une année de plus à être petit, de pouvoir grandir à son rythme.

À la fin de sa seconde année de grande section, il ne connaissait toujours aucune lettre de l’alphabet, mais avait clairement gagné en assurance. À la fin de son année de CP, il ne connaissait pas toutes les lettres et ne savait pas du tout lire, mais cela ne semblait affoler personne. Chaque enfant a son rythme, me disait-on. Pas la peine de faire des tests tout de suite, il arrive souvent que des enfants prennent leur temps et puis ça s’arrange tout seul. Ce n’est qu’au bout de deux ans d’apprentissage de la lecture, et si le retard persiste, qu’il sera déclaré dyslexique. En attendant, il continuait à bénéficier d’une certaine forme de soutien scolaire (quelques heures par semaine avec une professeure d’éducation spécialisée pendant les heures de classe, toujours en petit groupe, puisqu’elles n’ont pas le droit de prendre les enfants individuellement dans le cadre scolaire). Malgré toutes ces réassurances, j’attendais avec impatience la fin du CE1 et les tests afin qu’il soit déclaré dyslexique et puisse bénéficier d’un soutien plus spécifique et de la méthode magique d’apprentissage de la lecture qui fonctionne avec les dyslexiques : n’ayant aucune expérience des troubles de l’apprentissage, je croyais naïvement qu’il s’agissait juste de lui apprendre à lire avec une autre méthode et que tout s’arrangerait.

AMÉNAGER LE CONTEXTE

Mais pendant l’année du CE2, je dois me rendre à l’évidence. Si ses deux années de retard en lecture lui ont fait gagner du galon et un diagnostic de dyslexique, rien dans la prise en charge n’a changé et les progrès sont lents, très lents. Les cours particuliers et les méthodes alternatives que nous essayons de façon privée apportent quelques progrès, mais bien peu au final. Le redoublement n’existant pas, le reste de la prise en charge au niveau scolaire consiste principalement en de nombreux aménagements, qui lui permettent de suivre une scolarité normale. Il a droit à autant de temps que nécessaire pour passer ses examens. Si besoin, il est autorisé à sortir de la classe pendant les tests ou les périodes de travail en solitaire, afin de bénéficier d’un environnement calme et sans bruit. Certains enfants peuvent écouter de la musique, d’autres mâcher du chewing-gum ou caresser un lapin (un vrai), s’assoir sur un coussin gonflé d’air ou tenir une balle ou tout autre objet susceptible de les aider. Pratiquement tout est accepté s’il est démontré que cela facilite les apprentissages de l’enfant. Si mon fils doit écrire un texte, on ne lui enlève pas de points à cause des fautes d’orthographe. De plus en plus souvent, il peut, sur demande, bénéficier de la lecture des énoncés, un professeur peut écrire les réponses qu’il lui dicte. Il a aussi droit à une inscription à un tarif symbolique dans une bibliothèque de livres audios. Une fois le sésame en poche (la recommandation d’un psychologue), il peut recevoir tous les livres audios qu’il souhaite dans un catalogue extrêmement varié, et au début de chaque année scolaire, nous pouvons envoyer la liste de ses livres scolaires qui seront enregistrés spécialement pour lui s’ils ne font pas encore partie de la base de données.

VALORISER AVANT TOUT

Mais surtout, les professeurs rivalisent d’imagination pour valoriser les enfants en difficulté scolaire. Untel est fort en dessin ? C’est à lui qu’on demandera de créer le logo du journal de l’école. Celui-ci est sportif, fort en robotique ? On l’enverra participer à des compétitions et représenter l’école. Le clou revenant sans conteste à la maitresse du CM1 qui a réuni des centaines de cartons, bouts de bois et autres boites de fromage en plastique pour créer un coin construction dans la cour de l’école et en confier la gestion à mon fils. Comme il a une imagination débordante, de nombreux copains ont accepté de travailler sous ses ordres parce qu’on s’amuse bien dans son coin construction ! Tout cela est mis en place parce qu’une des priorités du système, du moins dans notre communauté, c’est la cohésion de groupe et l’acceptation des différences. C’est d’ailleurs sur ce critère principalement que les parents jugent de la réussite d’un professeur. Est-ce que les enfants aiment leur groupe ? Est-ce que personne n’est laissé de côté ? Bien plus qu’un éventuel retard du programme scolaire dont personne ne semble se soucier, c’est ce qui préoccupe les parents. Au contraire, la notion de meilleur ami ne semble pas du tout être encouragée, tout comme le repli sur soi. À ce sujet, il est intéressant de noter que les enfants à haut potentiel sont traités de la même façon. Personne ne saute de classe. Le programme scolaire est aménagé de manière spécifique et il est fort possible qu’en CM2, trois enfants de la classe travaillent sur les maths de classe de 5e, alors que deux autres n’auront pas terminé le manuel du CM1. Il est d’ailleurs tout aussi possible que celui qui est en avance en maths et en sciences soit par ailleurs en retard en anglais ou en grammaire. C’est un peu comme si la fonction de l’école était avant tout une fonction d’intégration sociale. D’ailleurs, parmi les amis les plus proches de mon fils, qui en France auraient probablement cumulé les années de retard, on compte deux enfants à haut potentiel qui depuis la classe de 4e suivent quelques cours de maths et de physique à l’université, tout en menant une scolarité normale au sein d’un groupe auquel ils sont parfaitement intégrés.

Au moment d’entrer au lycée, on nous demande de faire passer à mon fils des tests psychodidactiques qui lui permettront de continuer à bénéficier d’aménagements jusqu’au bac. À cette occasion, pour la première fois, un diagnostic officiel de dyslexie est posé et il est classé dans le premier percentile de dyslexie. Entretemps, il s’est découvert une passion pour la scène. Théâtre, chant, danse, il ne manque aucune occasion de se montrer et d’ailleurs, dans son lycée, les occasions ne manquent pas. Rapidement, on lui confie les rênes d’un standup hebdomadaire, il est externe dans un lycée qui est aussi un internat et dans lequel de nombreuses soirées sont organisées.

50 % DES ÉLÈVES À BESOINS PARTICULIERS

Il y a deux ans, le ministère de l’Éducation s’est aperçu qu’il était peut-être allé trop loin dans les aménagements, puisque plus de 50 % d’une classe d’âge en bénéficiait. Il a décidé de faire baisser ces chiffres à 10 %. Lors du premier trimestre de son année de 1re, pour la première fois, aucun aménagement pour personne, ce qui n’a entrainé aucune pression de la part des professeurs vis-à-vis de ceux qui, comme mon fils, se sont mis à obtenir des résultats catastrophiques. Au second semestre, chaque examen était réalisé deux fois. Une première fois sans aménagement et la seconde avec le ou les aménagements demandés. Si l’écart de notes entre les deux examens était suffisamment important pour justifier l’aménagement, celui-ci était accordé. Sur 110 élèves de 1re, il est le seul à avoir obtenu de passer toutes les épreuves à l’oral : jusqu’à présent, il s’en est plus que très bien sorti.

Certes, son niveau de lecture est toujours très faible et je dois me résigner, moi qui aime tant lire, à ce que mon fils ne prenne jamais de plaisir à lire un roman. Je ne saurai jamais non plus si un système visant davantage la rééducation de la lecture, avec moins d’aménagements, lui aurait permis d’être un meilleur lecteur. Mais c’est un adolescent bien dans sa peau, qui considère ses années de lycée comme des années de pur bonheur, même s’il jure que plus jamais de sa vie il n’ira étudier quoi que ce soit. Heureusement, il n’a pas besoin de prendre de décision à ce sujet avant quatre ou cinq ans, et le système est assez flexible pour qu’aucune porte ne lui soit fermée, même s’il doit probablement améliorer ses notes de maths et de physique s’il veut un jour étudier à l’université, où il pourra continuer à bénéficier d’un système d’enregistrements audios spécialement conçu pour les étudiants dyslexiques.

DÉVELOPPER LES TALENTS

Est-ce parce que le système ne l’a jamais mis de côté qu’il a dû s’armer pour suivre et développer certains talents comme une mémoire exceptionnelle ? Est-ce que la dyslexie s’accompagne de facilités dans d’autres domaines ? Dans son cas, un très bon sens technique lui a permis d’obtenir d’excellents résultats aux tests psychotechniques et mécaniques réalisés par l’armée, ce qui, comble de l’ironie, a poussé les psychologues à lui proposer une entrée directe à l’université, voie qui, ici, est réservée aux étudiants exceptionnels, les dérogations étant très rares. Il n’a certes pas passé la deuxième étape d’une sélection très difficile, mais le simple fait d’être arrivé à la première étape, proposée à moins de 5 % des appelés, lui aura permis de s’assurer, s’il avait encore des doutes, qu’il n’est peut-être pas très doué pour la lecture ou l’écriture, mais que cela ne fait pas de lui un imbécile.

L’année prochaine, il a choisi de reculer son départ à l’armée et de faire une année de volontariat civil auprès d’enfants vivant dans des quartiers économiquement défavorisés. Le système scolaire et la société de manière générale encouragent beaucoup le volontariat. On ne peut d’ailleurs pas obtenir son bac en Israël sans avoir réalisé un minimum de quatre-vingt-dix heures de volontariat. Il va faire partie d’un groupe d’une quinzaine de jeunes ayant tout juste terminé l’école qui, le matin, iront faire du soutien scolaire dans une école qu’on appellerait en France une ZEP (zone d’éducation prioritaire). L’après-midi et pendant les vacances scolaires, ils organiseront des activités artistiques et culturelles, danse et acrobaties pour mon fils, musique, dessin ou théâtre pour d’autres, mais aussi sorties aux musées, organisation de festivals de rue, etc.

Il a déjà été décidé que mon second fils, lui aussi dyslexique mais dans une bien moindre mesure, n’aura pas droit aux épreuves orales. Seulement à un tiers temps et à ce que ses nombreuses fautes d’orthographe ne lui portent pas préjudice. Ce sera l’occasion de voir comment, lui qui a bénéficié de tellement d’aménagements tout au long du primaire, va réussir à s’en sortir. Pour l’instant, ça a l’air de ne pas trop mal se passer et il a lui aussi eu le temps de gagner énormément en assurance. Croisons les doigts.

Marion Krivine
Maman d’enfants dyslexiques

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