Accueil > L’actualité vue par le CRAP > L’actualité éducative > Les marchés scolaires : entre slogans et réalités


L’actualité éducative du N°473 de mai 2009

Les marchés scolaires : entre slogans et réalités

Entretien avec Agnès Van Zanten

En mars 2009, s’est tenu à l’université de Genève un séminaire international [2] sur les marchés scolaires organisé par Georges Felouzis et Agnès van Zanten.
On sait que la question de l’existence de marchés scolaires fait aujourd’hui débat dans le champ sociologique comme dans le champ social, et interroge les évolutions les plus récentes des systèmes éducatifs en Europe et dans le monde.
Nous avons demandé à Agnès Van Zanten de clarifier pour nous ce concept étrange de « marché scolaire ».

Cahiers pédagogiques : « Marché » et « école » sont deux mots qui ne vont pas très bien ensemble... L’expression « marché scolaire » est souvent employée dans un sens péjoratif, en quoi est-elle utile aux sociologues ?

Agnès Van Zanten : Il est vrai que dans le cadre du modèle français, où l’école est conçue comme hors du monde, l’alliance paraît choquante, elle banalise l’école. Il faut donc bien distinguer, et c’était le propos de notre colloque, les usages idéologiques de cette expression et l’objet d’étude qu’elle peut proposer aux sociologues, qui vont regarder en quoi il peut être intéressant, pour des chercheurs, d’envisager l’école comme un marché.

Des formes variées de compétition

Le modèle classique du marché, c’est l’ajustement entre l’offre et la demande, un ajustement qui se fait par le prix. L’école, dans le système français, est censée échapper complètement à ce modèle... mais les évolutions récentes ont fait bouger les perspectives, notamment avec le courant dit de « l’économie de la qualité » pour qui les ajustements entre l’offre et la demande se font, dans certains domaines, par la qualité. Une « qualité » qu’on a du mal à définir dans un domaine comme l’éducation où les critères ne peuvent pas être purement techniques. Et où, surtout, le bien (ici un bien éducatif) est complexe, et a pour particularité d’être coproduit (par les parents, les élèves, les enseignants.) : la qualité d’un établissement est produite aussi par les élèves qui le fréquentent.
Il y a des pays où on est en situation de quasi-marché, ou marché étatique : on donne de l’autonomie aux établissements et de la liberté de choix aux parents, mais l’État ne se retire pas pour autant, il planifie et opère les régulations nécessaires. Dans des pays comme la France, les phénomènes de marché existaient bien avant l’assouplissement récent de la carte scolaire par le biais des dérogations ou du choix du privé. Ces pratiques ont été favorisées par la concurrence entre établissements pour avoir assez d’élèves... et donc de financement, sinon ils perdent des postes. À ce premier ordre de compétition s’en ajoute un deuxième : c’est la perception des différences et hiérarchies entre les établissements. Une hiérarchisation peu présente dans les zones où le choix n’existe pas (zones rurales par exemple) mais qui apparaît fortement dans les grandes métropoles où se juxtaposent quartiers favorisés et défavorisés, où on a à proximité de nombreux établissements, et où certains d’entre eux s’arrangent pour mettre des barrières aux inscriptions.
Ce sont ces mécanismes-là, plus encore que l’action des États, qui instaurent, dès lors que certaines conditions sont réunies, des marchés scolaires locaux.

Évaluer, contrôler ?

C. P. : Dans un contexte international de recours aux évaluations chiffrées des résultats des écoles, la notion de « marché » traduit-elle le risque de focalisation sur des indicateurs de « rentabilité », au détriment du développement humain au sein des systèmes scolaires ? Un programme comme le « No child left behind », prévoyant la fermeture d’écoles évaluées comme trop peu efficaces, vous semble-t-il, sur ce point, ambigu ?

A. V. Z. : On voit la constitution actuelle d’un modèle d’« état évaluateur » qui dit se servir de l’évaluation pour garantir la qualité et réguler le marché. Mesurer l’efficacité de l’école n’est pas un crime ! Mais les indicateurs ne sont pas toujours ajustés. On sait que pour un établissement très défavorisé, il est difficile de mettre en œuvre certaines pratiques « vertueuses » - la discipline, le travail vers un objectif commun - qui s’imposent d’elles-mêmes dans les établissements favorisés. De ce fait, appliquer les mêmes normes à tous les établissements est injuste. Pour ce qui est du programme « No child left behind », il faut rappeler qu’il s’est appuyé sur un encadrement de proximité des enseignants, qui a oscillé selon les périodes et les établissements entre l’accompagnement et le contrôle, les frontières entre ces deux dimensions étant souvent floues.
En France, on n’accompagne pas assez les enseignants, mais il faut savoir le faire sans qu’ils se sentent soumis à un contrôle arbitraire, comme c’est le cas avec la pratique perçue comme infantilisante de l’inspection. Il faut dire que les enseignants français sont attachés à un modèle d’autonomie individuelle qui les rend finalement très fragiles (toute évaluation les remet en cause) au lieu de favoriser une autonomie collective, à l’échelle locale. Leur capital professionnel est inséparable de leur personne ce qui fait que les jugements professionnels sont perçus comme des remises en cause globales et non pas comme portant sur des façons de faire qu’ils pourraient mettre à distance et comparer avec d’autres pour les faire évoluer ou en changer. Quel dommage que les enseignants français ne croient pas aux sciences sociales... !

C. P. : Lors de ce colloque, les débats sur la réalité de ces marchés et leurs conséquences ont-ils permis de clarifier les questions, d’en poser d’autres, de mieux cerner les inquiétudes légitimes et les enjeux ?

A. V. Z. : Le rôle que jouent les « indicateurs de qualité » auprès des parents mérite d’être relativisé. Les parents (et ils sont peu nombreux) qui les utilisent le font de façon modérée. Les sociologues montrent qu’ils sont surtout dans un processus d’ajustement entre les caractéristiques de leur enfant et celles des établissements, et que pour eux les meilleurs indicateurs resteront les autres parents, dans un « entre soi » de classe, une logique de réseau.
Ainsi, si les palmarès des lycées, régulièrement publiés, confortent bien l’idée d’une hiérarchie entre établissements, il ne faut pas surestimer leur impact sur les parents. Il n’y a pas d’effet mécanique et les dynamiques locales restent en définitive les plus fortes.
Attention donc au discours idéologique lorsqu’il met en garde contre l’arrivée des logiques de marché : sachons voir comment elles sont déjà à l’œuvre, sous des formes plus variées et moins visibles que les slogans ne le laissent croire.

Agnès Van Zanten, sociologue, directrice de recherche au CNRS, Observatoire sociologique du changement, Sciences po-CNRS.
Propos recueillis par Florence Castincaud


Agnès van Zanten publiera à l’automne prochain Choisir son école. Stratégies individuelles et médiations locales, Paris, PUF.