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École inclusive

Les élèves allophones entre reconnaissance et participation

Claire Hornung et Omar Kaced

18 décembre 2020

Comment accueillir, accompagner et faire apprendre le français à des élèves allophones, dans toutes leur variété, avec leurs différences de langues, de vies, de parcours ? Un exemple de démarche de projet en classe UPE2A (unité pédagogique pour élèves allophones arrivants) du lycée Blaise-Pascal de Forbach (Moselle), dont nous avons publié le « portrait » par Monique Royer.


Depuis quatre ans, l’UPE2A du lycée Blaise-Pascal de Forbach scolarise et accompagne des jeunes venus des quatre coins du monde. Certains, en quête de sécurité, ont fui la guerre, la misère, la violence, et ont connu un périple migratoire le plus souvent tortueux. Ces jeunes filles et garçons, accueillis tout au long de l’année scolaire, rêvent d’une vie meilleure, d’une « vie habitable » [1] et vivent une expérience de déracinement dont nous ne mesurons probablement ni la portée ni la profondeur, pour ne l’avoir jamais vécu.

Quel regard porter sur ces élèves venus d’horizons différents, marqués par de nombreuses ruptures familiales, affectives, scolaires et culturelles ? Comment appréhender leur vulnérabilité ? Quelles priorités pour répondre à leurs besoins ? Autant de questions qui interrogent les finalités de nos missions éducatives et nous engagent à penser une démarche pédagogique au service de ce groupe-classe, véritable carrefour des langues et des cultures.

La démarche pédagogique par projet, articulant apprentissage collaboratif et coopératif, semble particulièrement propice aux enjeux d’inclusion dans l’environnement scolaire et social, dans la mesure où elle participe aux sentiments d’appartenance et de reconnaissance des élèves. Par cette démarche, il s’agit d’abord de porter une attention particulière à la singularité et à la diversité des élèves à travers la reconnaissance de leur altérité linguistique et culturelle. Il s’agit ensuite de faire reconnaître cette altérité au sein de la communauté scolaire, et au-delà.

La reconnaissance : un concept clé

Le concept de reconnaissance développé par Axel Honneth [2] s’avère d’une grande utilité pour appréhender les différents facteurs constitutifs de l’inclusion sociale des individus. Selon lui, les conditions de reconnaissance mutuelle et de visibilité sociale résultent de la contribution personnelle d’un individu aux finalités de sa communauté. Cette reconnaissance sociale, qui favorise le développement d’un rapport positif à soi, permet à l’individu de prendre conscience de sa propre valeur, de se penser comme sujet de sa propre vie et d’appréhender positivement ses aptitudes.

Honneth distingue trois sphères de reconnaissance : la sphère de l’amour qui touche aux affects, la sphère juridico-politique qui reconnait l’individu comme porteurs de droits et de devoirs, et enfin la sphère de l’estime sociale qui permet à l’individu d’éprouver le sentiment de sa propre valeur. C’est principalement dans le champ des affects et de la reconnaissance sociale que l’école peut agir. Les enseignants qui s’engagent dans des classes coopératives, dans la pédagogie de projet, dans des démarches d’ouverture artistique ou culturelle, le savent bien, et apprécient particulièrement les effets de ces démarches sur la motivation, le sentiment de compétence et l’estime de soi des élèves.

Pour nous, cela commença avec l’idée de concevoir un audioguide de la ville de Forbach, afin que les élèves progressent dans l’acquisition du français tout en s’appropriant leur environnement proche, en se sentant y appartenir. Très rapidement, l’idée que l’audioguide serait réalisé en plusieurs langues est apparue comme une évidence. Tout l’enjeu était de valoriser les compétences plurilingues des élèves allophones, de leur conférer le statut d’experts de leur langue d’origine, et de permettre la collaboration entre eux, ainsi qu’avec des élèves de classes ordinaires. Ce projet a également été l’occasion d’organiser plusieurs rencontres entre les élèves de l’UPE2A et des acteurs de la vie culturelle et institutionnelle de la ville. De beaux moments d’accueil et de reconnaissance de ces élèves par des institutions extérieures (la mairie, l’office du tourisme, des galeries d’art) ont pu avoir lieu. L’audioguide multilingue->https://izi.travel/fr/1cbf-forbach/fr, fruit de ces collaborations multiples, est à ce jour disponible en quatorze langues et peut être utilisé par tous, habitants ou visiteurs de la ville de Forbach.

L’inclusion comme parcours de reconnaissance de l’altérité

Les années suivantes, l’aventure s’est poursuivie avec d’autres élèves, d’autres projets. Des projets solidaires et citoyens, qui ont permis d’appréhender diverses expériences de reconnaissance comme autant de possibilités de valoriser les élèves, de les rendre visibles en leur permettant de construire une identité culturellement reconnue et socialement valorisée.

Les élèves du dispositif ont ainsi mené plusieurs actions solidaires et citoyennes dans le cadre de leur projet de classe, en partenariat avec des acteurs éducatifs et culturels de Moselle-Est. Ils ont ainsi confectionné des crêpes et des sacs en tissu vendus au profit du Téléthon, collecté des médicaments et des fournitures scolaires pour l’association Aide aux enfants d’Haïti, fabriqué des masques pour prendre part à la lutte contre l’épidémie de Covid-19. Ils se sont investis également dans des projets éducatifs et citoyens en participant à la réalisation de documentaires présentés à l’occasion du festival du film d’actualités dans les écoles, en réalisant une grande exposition sur les différentes missions d’Emmaüs.

Ces différents projets ont permis de mieux comprendre les effets de l’engagement collaboratif et participatif des élèves en tant que ressources psychologiques, cognitives et émotionnelles déterminantes dans les processus d’inclusion. Du point de vue de ces grands adolescents, cette approche collaborative par projets, centrée sur la prise en compte de leur langue d’origine et de leurs compétences, leur permet « d’apprendre ensemble ». En tissant des liens de solidarité et de reconnaissance mutuelle, ceux-ci trouvent une place ou plutôt un « espace  » à l’intérieur duquel ils reprennent « confiance  » et (re)construisent leur identité scolaire et sociale. Un espace commun, à la fois individuel et collectif, dans lequel chaque projet devient l’occasion pour les élèves d’« augmenter  » leurs connaissances et de franchir une « nouvelle étape » dans leur parcours d’inclusion. Ce qui se joue à l’intérieur de cet espace, entre les élèves allophones et leurs partenaires d’interactions multiples, participe d’une reconnaissance par l’altérité. Une altérité au service d’un projet commun. Une altérité, en somme, créatrice, solidaire et inclusive.

Claire Hornung
Professeure-documentaliste, CASNAV-CAREP de Nancy-Metz

et Omar Kaced
Enseignant-coordonnateur de l’UPE2A du lycée Blaise-Pascal de Forbach et formateur CASNAV


Pour en savoir plus :
Site du CASNAV

Notre vie au lycée

Reportage de TV8

Un article du Républicain lorrain sur le Projet laïcité

Naître de nouveau, portrait de la classe UPE2A du lycée Blaise-Pascal de Forbach, par Monique Royer


Dessin d’Iran Haydar Faris


[1Tous les mots ou expressions entre guillemets retranscrivent des propos ou idées exprimés par les élèves allophones eux-mêmes.

[2Voir La lutte pour la reconnaissance, Cerf, 2000.

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