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Méthode

Les controverses scientifiques cartographiées au lycée

Diane Béduchaud et Florence Sauvebois

5 mars 2019

Sur Kadékol, la webradio de l’Institut français de l’éducation (IFÉ), l’émission « Le micro est dans la classe » est allée à la découverte de la méthode de cartographie des controverses scientifiques, au lycée Germaine-Tillion du Bourget, en Seine-Saint-Denis. Les objectifs pédagogiques : évaluer la fiabilité d’une source, se forger une opinion et comprendre la mobilité de l’argumentaire scientifique.


Pour ou contre le mouvement des Gilets jaunes ? Faut-il légaliser la gestation pour autrui ? Devons-nous adopter le mode de vie vegan ? L’homosexualité est-elle innée ou acquise ? Faut-il accueillir tous les migrants en France ?

Autant de questions controversées auxquelles les élèves de 1re du lycée Germaine-Tillion, au Bourget (93), tentent de répondre dans le cadre de leur TPE (travail personnel encadré). Plus exactement, ils doivent repérer les principaux acteurs ayant un avis sur la question étudiée, identifier leur position et leurs arguments, afin de pouvoir cartographier cette controverse. La cartographie des controverses est un concept développé depuis plus de quinze ans par Brunot Latour, sociologue des sciences, dans plusieurs universités européennes et américaines.

L’objectif est d’aider les lycéens à comprendre la complexité d’une question contemporaine controversée et à visualiser les différents points de vue. Qui parle ? D’où cette personne parle-t-elle ? Quelle est sa place dans le débat ? Quels sont ses arguments ? Sont-ils d’ordre politique, religieux, social, économique, environnemental, médical, technologique ou encore éthique ?

Des compétences interdisciplinaires

Transférer une méthode du supérieur vers le secondaire est un projet ambitieux, qui se présente comme tel, dans un établissement qui comprend aussi un micro-lycée pour élèves décrocheurs. Nathalie Broux, enseignante de lettres au microlycée et au lycée général Germaine-Tillion, défend les « exigences élitaires » de ce projet qui forme les élèves de 1re aux méthodes scientifiques du supérieur.

Pour original qu’il soit, ce projet fait travailler aux élèves des compétences qui sont bien scolaires : la recherche d’information, la critique des sources, la reformulation des documents, sont autant de méthodes utilisées en EMI (éducation aux médias et à l’information). Ainsi, ce projet participe à la formation de l’esprit critique et à l’éducation civique en appréhendant le monde actuel et son évolution dans une perspective scientifique.

Il fait aussi travailler l’oral, en collaboration avec les enseignants de langues ou de lettres, une compétence évaluée en fin d’année pour les élèves de 1re dans le cadre du bac de français. D’ailleurs, l’une des élèves participant au projet témoigne avoir gagné en aisance au fur et à mesure que l’année s’écoulait.

La critique de l’information

Dans un contexte de remise en cause de l’information et des médias, les élèves fournissent un travail nécessaire de critique des sources, La tâche consiste à évaluer la fiabilité des sources : pour cela, les élèves disposent d’une grille qui interroge l’auteur, la date de publication, les arguments, etc.

La première étape part des représentations des élèves : que savent-ils ? Quelle est leur position a priori sur la question ? Le travail se poursuit par la recherche des divers protagonistes impliqués dans la controverse et par un moment d’analyse documentaire pour identifier et catégoriser les arguments de chacun. Les enseignants encouragent les élèves à aller au-delà des sources d’informations traditionnelles en interrogeant directement les personnes identifiées. Par exemple, dans le cas de la controverse sur les OGM (organismes génétiquement modifiés), Enzo est allé à la rencontre d’un agriculteur et d’un ingénieur en agronomie, réalisant ainsi un véritable travail d’enquête pour trouver l’information à sa source.

Un projet collaboratif

L’une des forces du projet est de favoriser la collaboration et les bilans entre élèves. Au-delà des échanges au sein de leur trinôme, ils travaillent ensemble en s’autoévaluant sur leur présentation orale. Timothée Deniset, professeur de physique-chimie, explique que « certains groupes en font passer d’autres pour les chronométrer, pour leur faire des retours sur “ça on comprend, ça on ne comprend pas”, sur la distribution de la parole “là elle est bonne, là elle est déséquilibrée” ». Ainsi, chaque groupe avance grâce aux critiques de leurs travaux par les pairs.

Le projet est aussi un pont entre élèves de terminale et élèves de 1re. Tout au long de l’année, les premiers sont invités à partager leur expérience de la cartographie des controverses. Ils écoutent, conseillent et orientent leurs cadets. Au cours de l’émission « Le micro est dans la classe », une élève de 1re partage les conseils qu’elle a retenus : « Il faut avoir beaucoup d’organisation. (...) le travail dans le groupe était important, il ne fallait pas qu’il y en ait un qui travaille plus que l’autre parce que le jour de l’oral, on va vraiment nous poser des questions à chacun, et qu’il fallait qu’on soit bien informé sur le sujet chacun. »

Se forger une opinion et changer de regard

Cette expérience transforme les élèves et leur donne les outils pour s’exprimer, et surtout pour se forger une opinion, même sur un sujet difficile : « Au début, on n’avait pas assez de connaissances pour donner notre avis. (…) Quand on a eu les autres arguments, ça nous fait réfléchir », reconnaissent-ils.

Les élèves abandonnent leurs avis tranchés et parfois peu argumentés au profit d’avis nuancés et documentés. « Maintenant quand j’ouvre le journal et que je vois un scientifique qui parle, je le prends avec des pincettes ! », témoigne l’un d’eux. Ils apprennent que la science est en perpétuelle construction et que les sources aussi sont mobiles. Et qu’en conséquence, l’unique moyen d’avancer dans une controverse est de prendre le temps d’écouter tous les arguments.

L’objectif central de cette méthodologie est d’amener les élèves à aimer la complexité d’une controverse plutôt que de la rejeter. Dans l’émission, Nathalie Broux pointe la difficulté et l’intérêt de cet exercice. « Découvrir ce que c’est qu’est un fondement scientifique, découvrir aussi la pluralité des sciences (...) et intégrer cette pluralité à leur controverse, ça c’est l’horizon qu’on se fixe puisqu’on est dans un monde de rumeur et de réseaux et de complots, mais dans un deuxième temps, une fois qu’ils ont compris ce qu’était un argumentaire scientifique, voir leur montrer qu’il est lui aussi mobile, qu’il est fragile, qu’il est en mouvement, qu’il y a une histoire de la découverte scientifique... c’est un autre degré de perturbation, explique l’enseignante de lettres. (...) On leur impose un très grand inconfort intellectuel avec cet exercice, et il ne faut pas qu’ils tombent dans le relativisme. (...) Il va falloir leur montrer qu’il y a des distinctions entre les sources, et que ces distinctions doivent les amener à aimer cette complexité plutôt que de la rejeter, le pari il est là. »

Diane Béduchaud
Enseignante d’histoire-géographie

Florence Sauvebois
Institut français de l’éducation, ENS de Lyon


Pour en savoir plus :

http://ife.ens-lyon.fr/kadekol
@educIFE