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N°473 - Dossier "Enfants d’ailleurs, élèves en France"

Le réseau linguistique de l’élève bilingue

Par Jean-Marie Frisa

Dans le cadre de cet article, est défini comme élève bilingue, un enfant qui se sert de deux ou plusieurs langues (ou dialecte) dans sa vie de tous les jours. Les compétences peuvent varier d’une langue à l’autre. Il peut en lire une, sans lire l’autre, il peut aussi n’en lire aucune. Il peut parler et comprendre ces deux langues avec un niveau de compétence différent dans chacune d’elle.
Avec une telle définition, l’élève nouvellement arrivé, scolarisé en Clin, devient rapidement un élève bilingue ou pluri-lingue, utilisateur à des niveaux différents de sa langue maternelle, du français et quelquefois d’une troisième langue. Il se retrouve en effet très vite dans un bain linguistique authentique de langue française que n’ont pas les élèves de FLE à l’étranger. Sa langue première est souvent niée par ses camarades ou les adultes de l’école. Il faut pourtant mettre en valeur cette langue première ainsi que toutes les compétences scolaires et culturelles déjà acquises par l’enfant, ceci pour lui permettre de continuer sa propre histoire tout en devenant un citoyen le moins « déchiré ou déraciné » possible.

Évoquer, comparer, travailler les différentes langues et cultures présentes dans le groupe Clin est tout à fait légitime parce que cela permet une construction continue de l’élève.
Une des activités possibles permettant un travail et une réflexion sur les pratiques langagières de l’élève est d’étudier son réseau linguistique : c’est l’ensemble des langues utilisées par l’enfant dans les différentes situations de communication rencontrées au cours de sa journée. Des lieux et des interlocuteurs dépendront les langues usitées.
Les lieux : institutionnels, publics ou privés.
Les interlocuteurs : adulte ou camarade, bilingue ou monolingue.
L’élève navigue au centre d’un réseau linguistique. Il n’en a pas toujours conscience. Il apparaît donc important d’établir ce réseau et de le mettre en valeur avec lui. :
- pour que l’élève « re-valorise » les langues qu’il connaît et « légitimise » sa langue 1.
- pour que l’élève se rende compte des différentes situations de communication.
- pour que l’élève prenne conscience des lieux.
- pour que l’élève ait conscience de l’utilisation de ses différentes langues et développe une réflexion comparative et méta-linguistique.
- pour que l’enseignant découvre une part (souvent inconnue) des compétences de son élève.
- pour que l’enseignant ait connaissance des différentes langues parlées par ses élèves, du pluri-linguisme existant au sein de sa classe.

Exemple de fiche pour travailler le réseau linguistique oral

Objectif : Permettre à l’élève de prendre conscience de la langue qu’il utilise selon les interlocuteurs et les lieux.

Matériel : par élève : une fiche à colorier, 3 crayons de couleurs, un stylo.

Séances précédentes : Des séances consacrées au pluri-linguisme de la classe ont eu lieu (panneau avec les jours de la semaine écrits dans toutes les langues, réalisation d’une cassette audio où l’on compte jusqu’à 10 dans toutes les langues, etc...).

Déroulement :

1. Observation collective de la fiche

Questions/réponse pour comprendre le document.
Que représentent les dessins ?, Lecture et compréhension des phrases, etc...

2. Observation d’une fiche coloriée (par un élève d’une autre classe, par un personnage d’album, etc...)

Que signifient les couleurs ?
Pourquoi Ali a-t-il colorié en bleu certaines cases et en vert d’autres cases ? Etc..

3. Élaboration collective des consignes de travail

A) Complète la fiche nom, âge, origine, langues parlées.
B) Colorie les cases de la fiche en respectant le code couleur : une langue parlée = une couleur

4. Travail individuel

En autonomie pour les plus grands qui sont lecteurs et qui ont bien compris les consignes.
Avec l’aide du maître pour les plus petits.

5. Mise en commun

Présentation des fiches coloriées et commentaires.

6. Prolongement

Établir un texte présentant sa biographie langagière : Je m’appelle Yasin, j’ai 9 ans, je suis kurde. Chez moi, avec mes parents je parle kurde. A l’école je parle français et quelquefois turc avec Eren...
Établir le réseau linguistique dans le domaine de l’écrit.

Analyse de productions d’élève et réflexion

Établir le réseau linguistique des élèves de sa classe permet d’acquérir des informations diverses. Sur l’élève tout d’abord : quelles sont ses pratiques culturelles ? Va-t-il au club de sport ? A la bibliothèque ? En quelle langue regarde-t-il la télévision ? Comment vit-il son bilinguisme ? Ressent-il une fierté, une honte de parler telle ou telle langue ? Un jour une élève de 10 ans m’a dit : «  dans le bus je parle français, je ne parle jamais romani parce que c’est la honte ! ». Les enfants adoptés oublient peu à peu leur langue maternelle.
Des informations sur sa famille aussi : les parents et les frères et soeurs parlent-ils français ? Parlent-ils d’autres langues ? « chez moi, on regarde la télévision en italien », dit un élève rom. En règle générale, lorsque plusieurs membres d’une fratrie sont scolarisés, ils utilisent les deux langues (L1 et le français) pour communiquer.
Nous faisons connaissance aussi avec les communautés linguistiques dans le quartier : peut-on faire ses courses en arabe ? en turc ? en géorgien ? Y-a-t-il des associations sportives, culturelles, cultuelles propres à ces communautés et l’élève participe-t-il à leurs activités ?

L’école française a des objectifs contradictoires, elle scolarise des enfants bilingues (français-arabe, français-turc, français-romani, etc.) issus de l’immigration et cherche à en faire de bons monolingues.
Parallèlement, elle scolarise des enfants monolingues, et veut en faire des bilingues avec l’enseignement des langues vivantes (anglais, allemand, etc.). Il semble donc important de changer ce regard sur les élèves bilingues, notamment sur les élèves migrants, utilisateurs d’une langue première souvent dévalorisée par notre système éducatif.
Établir le réseau linguistique des élèves est une manière de mettre en valeurs des compétences souvent ignorées et délaissées par l’institution scolaire. Une telle démarche permet à l’enseignant d’avoir un autre regard sur ses élèves et sur les richesses de son groupe classe.

Jean-Marie Frisa, CASNAV de Franche Comté.


Documents












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