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N° 415 : Existe-t-il une vie scolaire ? coordonné par Anouk Pantanella et Richard Etienne

La vie scolaire dans tous ses états

Editorial


Un dossier sur la vie scolaire, voilà une idée qui pouvait a priori paraître saugrenue, peut-être aussi légèrement en décalage avec ce que les Cahiers apportent en matière de réflexion sur la pédagogie en général, sur la didactique des disciplines en particulier ou sur les innovations dans l’enseignement. Pourtant la vie scolaire existe bel et bien, mais comment la définir ? Est-ce uniquement un lieu, un espace repérable par les élèves : le bureau où l’on va justifier une absence, où l’on rencontre les surveillants, où l’on va chercher des craies, le cahier de textes ou d’appel de la classe ? Non, c’est aussi un lieu où l’on est convoqué pour s’expliquer en cas de conflits avec un adulte ou avec un autre élève. Ici apparaît donc le conseiller principal d’éducation, omniprésent dans ce dossier et pour cause : il est le chef de service de la vie scolaire. Ainsi dans son bureau se rencontrent les familles et les enseignants, les élèves entre eux pour renouer des liens et dénouer des tensions, pour un rappel à la règle ou pour exprimer un malaise, une difficulté passagère dans leurs études... La vie scolaire est donc une zone de passage quotidien pour les usagers de cette communauté, mais elle est aussi définie comme un temps : le temps en dehors de la classe où des adultes prennent en charge les élèves pour la demi-pension, les heures de permanence, l’internat ou les activités à l’intérieur de l’établissement : clubs, foyer socio-éducatif, maison des lycéens...

Les témoignages recueillis pour ce dossier mettent l’accent sur ce qu’est cette vie scolaire, sur ce qu’elle transmet aux élèves en termes de savoir-être et de savoir-faire. Ils éclairent sur les apports de ces moments en dehors de la classe, sur l’encadrement par les CPE, leur rôle éducatif, et sur celui des surveillants. Les missions des CPE paraissent souvent floues, leur identité professionnelle difficile à clarifier. On a voulu montrer la multiplicité de leurs fonctions, mais aussi leur rôle pédagogique au sein des équipes.

Certains articles nous racontent la réalité de terrain des CPE. Il est indéniable qu’ils ont appris à parler avec les élèves, donc à les écouter pour mettre en place des médiations entre des acteurs au bord de la crise de nerfs et de la violence comme l’établissent Alain Abadie et Alain Suran. Confinés dans un boulot de shérif, les voilà qui réussissent, tant bien que mal, à renouer les fils du dialogue, même si c’est au détriment des rondes dans les couloirs. Mais, parfois, la machine s’emballe et un professionnel comme Patrice Teissier risque sa vie en voulant faire respecter la loi du collège par une communauté qui ne lui reconnaît aucune légitimité. De tels cas posent la question de l’autorité qui est plus attribuée que reconnue à la vie scolaire en général. Fondée sur la sanction, elle s’apparente à un sale boulot, à une besogne de basse police.

Cependant, des auteurs nous entraînent dans les murs d’un lycée ou d’un collège où est reconnu le rôle pédagogique du CPE qui lui assigne des tâches précises, notamment le suivi de l’assiduité et de la ponctualité. Bien que l’exploitation de ces données relève d’une responsabilité collective, ces tâches justifient cependant la présence active du CPE dans les conseils de classe et dans l’accompagnement scolaire des élèves.

Une des difficultés majeures pour le CPE est de se débarrasser de l’héritage trop prégnant encore des surveillants généraux dont la mission consistait pour l’essentiel à maintenir l’ordre et la discipline par les sanctions, à serrer la vis scolaire. Il est vrai qu’il y a loin des idées généreuses qui organisent une progression vers l’autonomie des élèves, vue par Anne-Marie Gioux, à l’ironie amère du collectif de CPE qui interpelle les profs, les chefs d’établissement, les parents et qui insiste sur les malentendus et les incertitudes de cette fonction. Car l’identité professionnelle du CPE est à géométrie variable et dépend pour l’essentiel de la personnalité même de celui ou celle qui exerce cette fonction, de son point d’ancrage préféré. Il est ainsi des CPE qui privilégient leur implication pédagogique auprès des enseignants et le suivi social des élèves, d’autres qui s’attachent davantage à développer les animations socio-éducatives, et d’autres encore qui se perçoivent plus comme membres à part entière de l’équipe de direction.

Pourtant la vie scolaire est là pour permettre à une communauté d’élèves de réussir à vivre et à étudier ensemble. Ainsi être CPE à Clisthène pour Géraldine Marty semble l’aboutissement d’une réflexion différente sur le métier et sur une redéfinition de ce que devrait être une vraie vie scolaire et de son utilité dans des projets pédagogiques innovants. Pour Alain Enjolras, son métier de CPE est de faciliter et d’accompagner les élèves dans un projet difficile mais abouti de radio lycéenne et il en mesure les retombées pédagogiques au niveau des apprentissages. De même Olivier Boyer nous entraîne sur les traces d’une expérience passionnante d’un quotidien lycéen, La Fenêtre, vecteur d’animation de la vie éducative et pédagogique de tout un établissement.

Mais la mariée n’est-elle pas un peu trop belle dans ce dossier ?

À peine arrivée à maturité, voici que la vie scolaire est aujourd’hui mise à mal. Nos nouveaux ministres, d’un trait de plume, effacent les derniers restes du pionicat et d’un même mouvement mettent fin aux aides-éducateurs pour faire la place aux assistants d’éducation ! Outre que le compte n’est pas bon puisque Bercy récupère des moyens dans une opération de passe-passe qui s’apparente plus à du bonneteau qu’à une volonté de tenir compte des nouveaux publics de l’école, on peut se demander si la main qui la caresse ne s’apprête pas à briser la nuque de l’établissement public local d’enseignement à travers sa vie scolaire que l’on démantèle.
En Europe, la vie scolaire est une exception française tout à fait enviable et enviée. Elle représente un atout pédagogique pour la réussite des élèves. Mais son indéniable utilité ne la rend pas moins fragile, et elle peut être facilement remise en cause et abîmée par tout gouvernement qui privilégie le quantitatif au détriment de la qualité du service public...

Anouk Pantanella, CPE au lycée Raynouard de Brignoles (Var).
Richard Étienne, Sciences de l’éducation, université Paul Valéry, Montpellier.