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La régulation des apprentissages en classe

Lucie Mottier Lopez, De Boeck, 104 pages, 2012

7 juin 2013

La régulation des apprentissages est, en sciences de l’éducation, l’un des sujets les plus étudiés. Les enseignants pensent d’ailleurs qu’il s’agit là d’un élément essentiel de leurs pratiques. S’appuyant sur la littérature scientifique d’une part et d’autre part sur des observations de classes, Lucie Mottier propose, de la régulation effectuée pendant les apprentissages, un modèle d’analyse inédit. Ce modèle permet de décrire la manière dont la régulation est marquée par le contexte de son accomplissement tout en contribuant au développement de ce contexte.


Utilisé aussi bien dans le domaine de la physique que de la biologie ou de l’économie, le concept de régulation recouvre un large champ de significations. Dans le domaine de la pédagogie, il a parcouru toutes les théories de l’apprentissage, y prenant des formes diverses. Dans cet ouvrage, c’est à la régulation des apprentissages de l’élève dans un contexte de classe que Lucie Mottier Lopez s’intéresse.

Inquiets au sujet du degré d’étayage à accorder à leurs élèves dans le cadre de la résolution de situations complexes, conscients qu’aucune situation didactique ne peut être entièrement sous contrôle car l’élève est un acteur à part entière de ses apprentissages, les enseignants considèrent la régulation immédiate, qui a lieu en cours d’activité, comme un élément essentiel de leurs pratiques. En écho à ces préoccupations exprimées par les enseignants, Lucie Mottier Lopez tente de décrire et conceptualiser les processus d’une régulation interactive « située », c’est-à-dire d’une régulation marquée par le contexte de son accomplissement et qui, tout à la fois, contribue au développement de ce même contexte.

Dans un premier temps, l’auteure convoque la littérature scientifique pour dégager les principaux éléments de la régulation des apprentissages : les visées de la régulation (d’aide, de soutien, de sélection…), les objets sur lesquels portent la régulation (savoir, savoir-faire, savoir-être…), les différents degrés d’explicitation de la régulation (anticipation, contrôle, ajustement, évaluation), les mouvements de la régulation (proactifs ou rétroactifs), les modalités de la régulation interactive (entre l’enseignant et un élève ou des élèves, entre les élèves, entre l’élève et les outils à disposition), la temporalité de la régulation (de la régulation immédiate à la régulation à plus long terme) et enfin l’environnement de la régulation (le coaching pour réfléchir les processus ou l’étayage pour partager les compétences).

Dans un second temps, partant du principe que l’apprentissage est un processus de participation à des pratiques sociales et que la classe est un groupe social qui se caractérise par une microculture, Lucie Mottier Lopez décrit et analyse un corpus de leçons de mathématiques dispensées dans deux classes. Elle montre la manière dont la pratique de régulation interactive s’effectue à travers un processus de négociation interpersonnelle implicite et explicite au sujet des normes et des pratiques vues comme reconnues et partagées. Quand les élèves apprennent les mathématiques, ils participent aux pratiques de leur classe selon des normes et des structures de participation qui sont « reconnues ». Ces normes et ces structures de participation « marquent » les apprentissages disciplinaires en tant que forme qui contribue à la fabrication des savoirs.

Dans un troisième chapitre, Lucie Mottier Lopez retourne aux travaux connus concernant les interventions formatives de l’enseignant au cœur du processus d’apprentissage pour en montrer les limites au regard des pratiques observées dans les classes. Selon l’auteure, certains travaux ne prennent pas suffisamment en compte le contexte scolaire, réduisant l’étayage aux actes de communication de l’enseignant. D’autres travaux insistent trop sur le caractère unidirectionnel des interventions - de l’enseignant vers l’élève. D’autres encore, distinguent les étayages directifs, à connotation négative, des étayages de soutien, associés aux pédagogies actives et critiquent le modèle IRE (question à l’Initiative de l’enseignant, Réponse de l’élève, Évaluation de la réponse par l’enseignant).

En s’appuyant sur les observations de classes, Lucie Mottier Lopez montre qu’il existe une grande variabilité des interventions de l’enseignant en fonction du moment de la leçon, du savoir visé, des caractéristiques individuelles des élèves. Elle montre également que le modèle d’intervention IRE est omniprésent dans les pratiques des enseignants par le fait même qu’il est constitutif de la forme scolaire. Enfin, elle propose un cadre d’analyse de la régulation interactive qui permet une observation fine des variations, des genèses, des mouvements dynamiques au regard des différentes fonctions didactiques, psychologiques, sociales de l’intervention de régulation.

Ce modèle s’organise en deux grandes composantes contextuelles : la culture professionnelle des enseignants, qui décrit le sens que chaque enseignant donne à sa pratique de régulation interactive et les significations collectives sur les pratiques de régulation, partagées par un groupe d’enseignants. À l’intérieur et en interaction avec cette culture, s’accomplit la microculture de classe, ensemble de significations symboliques négociées puis « reconnues et partagées » (taken-as-shared), concernant les normes (façon de participer, agir, dire…) et pratiques liées aux disciplines scolaires. À l’intérieur et en relation avec la microculture de classe, s’exerce la régulation interactive située. Elle comprend trois composantes inter-reliées : la composante des savoirs en jeu et des intentions visées qui met en lumière la manière dont interagissent les constructions individuelles signifiantes des élèves et l’enculturation aux pratiques mathématiques de référence, la composante de la dynamique sociale qui décrit l’implication plus ou moins forte des élèves dans les tâches par un guidage ciblé ou plus ouvert de l’enseignant, la composante des fonctions métacognitives ayant pour enjeu la prise de conscience par l’élève des processus favorables à son autorégulation.

L’application de ce modèle a permis d’effectuer un certain nombre de constats.

Premièrement, le sens que chaque enseignant donne à sa pratique de régulation est fortement lié à la valeur qu’il accorde au principe de dévolution du problème et à la représentation du type d’étayage interactif « autorisé » par ce principe, nourrie par son expérience en classe et sa formation initiale et continuée.

Deuxièmement, toute interaction entre enseignant et élève ne constitue pas une régulation interactive.

Troisièmement, il existe des décalages entre les intentions visées dans la régulation interactive et la mise en œuvre de cette régulation, décalages interprétés comme un déficit de compréhension partagée entre l’enseignant et les élèves.

Enfin, la régulation interactive est un processus dynamique susceptible de se reconfigurer au fil des contributions des uns et des autres ; elle est marquée par le contexte social qui la modèle et qu’elle modèle.

En conclusion, Lucie Mottier Lopez, tout en insistant sur l’importance de recherches impliquant activement les acteurs de terrain, autorise une compréhension fine des phénomènes de régulation présents dans toutes les classes et ouvre des perspectives d’étude de la variabilité de ces processus en fonction des disciplines scolaires, des degrés scolaires, des caractéristiques socioculturelles et individuelles des élèves.

Pascale Genot