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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

La puissance pédagogique du théâtre

Joelle Richetta

12 décembre 2019

Femme de théâtre et enseignante à l’Université d’Avignon, Joelle Richetta mêle depuis longtemps art et pédagogie pour que la langue soit faite de mots vécus, incarnés, reliés à soi et au monde. Rencontre au fil d’un parcours tissé de textes et de partages.


Elle l’avait auparavant pratiqué en amateure, mais c’est lors d’une semaine de formation en Angleterre qu’elle vit et constate la force pédagogique du théâtre. Lectrice à l’université, elle découvre alors l’enseignement du FLE (français langues étrangères par le théâtre). Elle poursuit son exploration par un cursus à la faculté de Poitiers où la méthode d’enseignement proposait des mises en situation, des mises en scènes. A Aix, elle suit pendant deux ans une formation vingt heures par semaine au théâtre des Ateliers et suit quelques stages notamment auprès d’Ariane Mnouchkine, du Piccolo Théâtre de Milan et l’Odin théâtre. « Je me suis formée à la fois avec des professionnels et au fil de mon travail personnel ». Avec son compagnon Guy Simon, elle crée le théâtre du Kronope à Poitiers et monte une compagnie professionnelle. Son parcours conjugue théâtre et enseignement avec la rédaction d’une thèse en doctorat de littérature française sur le thème « Théâtre et pédagogie : analyse à travers une vision artaudienne, de la pratique théâtrale comme outil pédagogique. le cas de l’enseignement du français langue étrangère » en référence au rôle d’Antonin Arthaud dans la naissance d’une nouvelle approche théâtrale.

Elle anime des ateliers théâtre auprès de futurs enseignants, enseigne elle-même le FLE. Elle poursuit son chemin d’apprentissage avec le mime, la danse, l’acrobatie et le travail du clown. Elle rassemble peu à peu un grand nombre de masques en cuir et les adopte pour ses propres spectacles. « Nous avons commencé avec une adaptation des Précieuses Ridicules. Puis, avec Arlequin poli par l’amour de Marivaux, nous avons été repérés par le directeur du festival européen du théâtre masqué d’Angers-Avrillé qui nous a proposé de faire le spectacle d’ouverture. » Elle s’intéresse aussi aux costumes, aux lumières, à tout ce qui touche à l’esthétique de la scène. Elle écrit des scénarios, des adaptations. « Chaque fois que j’ouvre un volet, une fenêtre, je cherche comment devenir compétente dans le domaine qui s’offre. Mon parcours est celui d’une femme de théâtre qui aime profondément le théâtre ». Et lorsqu’elle rejoint Avignon, maîtresse de conférences en licence information et communication, elle crée un nouveau lieu de spectacle et une nouvelle troupe avec le théâtre Al Andalus. Le nom choisi illustre un engagement citoyen avec l’hommage qu’il porte à une époque où la richesse de l’Andalousie fleurissait du dialogue des apports culturels des trois religions monothéistes.

Elle anime des ateliers auprès d’étudiants, de jeunes sortis de prison, d’élèves dans des quartiers sensibles, de malades atteints de myopathie, et de malentendants. « Ma préoccupation est de transmettre un art qui travaille avec le plus profond des individus. La formation ne diffère pas sur le fond selon le public. Chaque fois, je recherche la petite étincelle, quelque chose d’original et de merveilleux. » Elle applique un protocole où le travail du corps est central : le corps dans l’espace avec la relation aux autres, puis la voix et la respiration, et enfin les mots, très tard dans des exercices d’improvisation. Le sens du texte apparaît dans la relation de chacun avec sa propre histoire. « Tout ce que l’on pourrait analyser de façon littéraire émerge de facto de l’appel à la mémoire émotionnelle et affective. » Elle s’inspire de ce qu’elle a appris durant vingt ans auprès de Nika Kossenkova, spécialiste de la méthode Stanislavski popularisée par l’Actor Studio. Elle regarde aussi du côté de Peter Brook, d’Ariane Mnouchkine et de son approche physique du théâtre. Elle résume l’engagement nécessaire pour animer les ateliers auprès des enfants par un triptyque « énergie, concentration, écoute », une nécessité d’être authentique, de mouiller sa chemise, pour convaincre les adolescents de se laisser entraîner. Elle affiche une différence avec les situations classiques de cours où, dit-elle « les élèves sont liés à leur enseignant, à ce qu’il leur demande, à la restitution d’un savoir ». Là, ce qu’elle leur propose c’est une plongée dans l’univers de leur imaginaire.

Elle raconte l’atelier animé auprès d’une classe de 5e en collège. L’improvisation proposée au départ se jouait en anglais. Le résultat est réjouissant alors que le niveau de maîtrise de la langue est faible. Un élève se distingue par son interprétation. « Son enseignante d’anglais doutait au départ de sa capacité à restituer le dialogue. Je lui ai assuré que c’était possible. Elle lui a fait confiance et l’a fait travailler. Non seulement il l’a fait mais sa performance a changé du tout au tout le regard porté sur lui par les enseignants, lui qui était considéré comme faible voire difficile, et par l’ensemble de sa classe ».

Elle souligne qu’avec des jeunes sortis de prisons, « des jeunes en déshérence », l’atelier a réservé aussi de belles ouvertures au monde et des expressions insoupçonnées. Il a duré un an, avec comme ambition de présenter un spectacle au festival off d’Avignon. Le travail était précédé d’un texte écrit avec un écrivain à partir de Pelléas et Mélisande. « Au début c’était difficile. Mais ils ont pris conscience de leur potentiel, et se sont fait confiance. Quand on vit ça au fur et à mesure de l’atelier, on voit que l’apprentissage, c’est pour soi qu’on le fait. C’est comme si la vie était plus claire. Comme si cet espèce de brouillard dans lequel on est, s’éclaircissait. » La confiance retrouvée va au-delà de l’atelier, dans la fréquentation du théâtre et même dans un travail trouvé. Elle éclot dans le « connais-toi toi-même », dans une énergie puisée dans « l’ouverture à une transcendance reliant au monde, à l’observation de l’univers, du cosmos ».

L’approche par le corps lève l’appréhension à l’égard du texte pour ceux qui le vivent comme un carcan parce que les mots ne leur appartiennent pas. « Ils voient qu’on peut jouer avec le texte et pas sous son emprise. Quand le corps dit le mot, le mot même compliqué veut dire quelque chose ». A l’Université, elle voit durant trois ans les étudiants évoluer, laisser leur crainte de s’exprimer en public céder la place au plaisir de créer. Chaque fois, quel que soit le public, elle guette l’étincelle, le moment où le naturel, le travail avec le corps tout entier, sans que la tête et le cartésianisme l’emportent, exprime une osmose. « On sait à ce moment-là que l’on a fait notre boulot. »

Elle utilise les masques comme antidote au verbiage et comme source de réjouissance pour les enfants. « Pas besoin d’avoir des textes compliqués, les émotions s’expriment par le corps et libèrent de belles choses ». Les masques, elle les intègre dans ses spectacles, les glane au fil des rencontres, les fait fabriquer au sein de son théâtre. Elle les glisse dans sa valise pour parcourir le monde et donner des conférences jouées. Ils l’accompagnent lorsqu’elle apprend encore et toujours, qu’elle poursuit son exploration de l’expression des mots par le corps. Elle aime découvrir partout dans le monde des traditions théâtrales, comme le Topeng à Bali, une danse traditionnelle qui est aussi un art théâtral, une « énergie qui danse ». Elle résume son parcours à une quête artistique permanente empreinte de philosophie et d’éthique au cours duquel elle se forme et forme à son tour. La transmission et l’art toujours guident sa quête d’un plaisir de vivre le texte libérateur, universel et partagé.

Monique Royer

Le théâtre El Andalus : http://theatrealandalus.fr/

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