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L’actualité éducative du n° 494 - janvier 2012

La fin des notes pour les enseignants ?

Un entretien avec Jean-Pierre Obin, des points de vue d’une principale, d’un IA-IPR, d’un enseignant

Des projets ministériels de nouvelles modalités d’évaluation font s’élever la contestation. Un entretien tous les trois ans par le supérieur hiérarchique direct : qu’en penser ?

Que pensez-vous du système d’évaluation des enseignants qui avait cours jusqu’ici ?

Jean-Pierre Obin : Dans le premier degré, on est dans une situation classique, c’est le supérieur hiérarchique qui évalue. Mais l’inspecteur de l’Éducation nationale (IEN) est un personnage surchargé, car responsable administratif et pédagogique parfois de plusieurs dizaines d’écoles, et l’inspection n’a lieu que tous les trois ou quatre ans en moyenne. Dans le second degré, on est dans une situation exceptionnelle : le professeur est en effet le seul fonctionnaire à avoir deux supérieurs hiérarchiques directs, son inspecteur qui l’inspecte une fois tous les sept ans en moyenne et son chef d’établissement qu’il rencontre presque tous les jours ; et donc, en toute logique administrative, deux évaluateurs.
Ensuite, ces évaluations prennent la forme de notes ; le professeur a donc deux notes, la note administrative donnée chaque année par le chef d’établissement, sur 40, et la note pédagogique donnée rarement, à chaque inspection, par l’inspecteur, sur 60. On peut discuter à l’infini des caractères de la notation par rapport à d’autres façons d’évaluer, on peut néanmoins convenir qu’elle ne fait guère dans la nuance.
Enfin, le système a été totalement verrouillé par les syndicats. D’une part, les notes doivent s’inscrire dans une « cible », étroite fourchette qui dépend de l’ancienneté, d’autre part il est convenu que, sauf circonstances graves, elles ne peuvent que progresser ; enfin, elles sont l’objet, dans le secondaire, d’une péréquation, pour éviter de favoriser une discipline par rapport aux autres. Ce qui fait qu’au bout du compte, les notes ne signifient plus rien, sinon qu’elles sont corrélées avec l’ancienneté et la place au concours ! Convenez que, s’il s’agit de moduler les carrières par ces critères, cela coute un peu cher ! On est là dans l’archétype du dispositif bureaucratique dénoncé par Crozier dès les années 1970.

Qu’avez-vous relevé dans les témoignages des personnes interrogées ?

Bien qu’elles exercent des fonctions différentes, leurs jugements me semblent concordants et marqués au coin du bon sens. Aucune ne défend le système actuel, chacune dénonce ses défauts en tenant à ne pas s’enfermer dans une attitude trop corporative. L’inspection elle-même, exercice convenu où l’on ne fait évidemment pas avec les élèves ce qu’on fait d’habitude, est brocardée. Personne ne remet toutefois en cause le principe même de l’évaluation, et des pistes sont proposées pour qu’elle devienne plus juste. Pour autant, les personnes interrogées restent méfiantes par rapport au projet ministériel et s’interrogent à juste titre : l’inspecteur ne devrait-il pas conseiller le chef d’établissement ? Et ce dernier possède-t-il bien toutes les compétences et les informations pour évaluer les professeurs ?

Et vous, quel est votre avis sur le projet ministériel ?

Plusieurs choses. D’abord, il nous invite à réfléchir sur la ou les fonctions d’une évaluation. Évaluer pour quoi ? Les pédagogues savent distinguer l’évaluation formative de l’évaluation bilan ou de l’évaluation certificative. Ici, il s’agit encore d’autre chose, d’une évaluation sanction, au sens large du terme. L’entretien tri-annuel du projet, même précédé d’une procédure d’auto-évaluation, n’a en effet qu’une seule fonction : délivrer à certains, la majorité, des récompenses, des bonus d’ancienneté, c’est-à-dire de l’argent ; et donc punir indirectement les autres, qui en seront privés. Si l’on attend en général de l’évaluation des politiques publiques, des entités administratives et des collectifs pédagogiques une meilleure connaissance et une amélioration permanente de leur fonctionnement, alors en quoi celle-là est-elle utile ? En liant l’évaluation individuelle et le rythme de carrière, ne contrarie-t-on pas toute possibilité d’en faire une évaluation formative, en tout cas débouchant sur de la formation ? Ce projet fonctionne en fait sur un implicite : il ne s’agit pas seulement de récompenser le juste mérite des uns et des autres, mais aussi de piloter le système ; la carotte et le bâton comme moteurs de l’amélioration attendue des résultats des élèves, ça marche bien avec les ânes, essayons donc avec les enseignants !
Ensuite, on peut interroger l’intérêt même d’une évaluation individuelle. D’un côté, on discerne bien, notamment dans le secondaire, la pertinence d’une évaluation des équipes, mais existent-elles toujours ? Mais de l’autre, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, texte fondateur de notre République, en son article 15, oblige chacun d’entre nous : « Tout agent public doit rendre compte à la société de son administration ». Accepter d’être individuellement évalué n’est-il pas le moyen pour un fonctionnaire de rendre compte à la société de la manière dont il s’acquitte de sa charge ?
Enfin, il reste l’aspect politique de l’initiative qui n’est peut-être pas le moindre : une si ambitieuse et si controversée réforme ne laisse pas d’interroger à quelques mois de l’échéance présidentielle. Ne s’agit-il pas là d’un piège tendu à l’opposition ? Les syndicats sont dans leur rôle en dénonçant unanimement le projet et l’absence de concertation. Mais l’opposition politique ferait bien d’être prudente, en soutenant ce front du refus, elle serait vite dénoncée comme le défenseur des corporatismes, des archaïsmes et d’un système somme toute indéfendable. Plutôt que de rendre plus justes les carrières des enseignants, ce qui demandera plusieurs années, n’est-ce pas là le but plus immédiat de la manœuvre ?
Jean-Pierre Obin
Propos recueillis par Christine Vallin


« Si la note administrative ne correspond pas à grand-chose car trop systématique, l’annotation elle, a au moins le mérite de pouvoir accorder de l’attention à des compétences que l’enseignant exerce en dehors de la classe : l’esprit d’innovation, le travail en équipe. Comme j’ai enseigné, je crois être capable d’évaluer la pédagogie, la tenue de classe, la relation pédagogique. Mais comment vont faire les chefs d’établissement qui n’ont jamais été enseignants ? Par contre, je ne connais que la didactique de ma discipline. Difficile évaluation pour les autres matières…
Dans le décret, il est question d’un entretien. Il s’agirait donc d’évaluer du discours, alors que la pédagogie et la didactique sont très concrètes. Ce que j’imagine plutôt, c’est de donner aux enseignants la possibilité de s’auto-évaluer à travers une grille, avec l’aide d’un chef d’établissement, à l’issue d’une visite. Cela suppose que ces enseignants sachent se remettre en cause.
Par ailleurs, il serait bon de donner ou redonner à l’inspecteur d’académie (IA) et à l’inspecteur pédagogique (IPR) régional une place de conseiller auprès de l’enseignant, certes, mais aussi auprès du chef d’établissement. »

Marie-Josée Laprée
Principale de collège


« Si l’évaluation des enseignants doit être recentrée sur le chef d’établissement, il faut que ce soit fait avec certains préalables et garde-fous.
D’une part, il vaudrait mieux parler d’évaluation des enseignements et pas d’évaluation des enseignants ; d’autre part, il faut insister sur la nécessaire importance de l’auto-évaluation. Enfin, il faut mettre en évidence la complémentarité nouvelle des rôles entre inspecteurs et chefs d’établissement, l’inspecteur étant référent d’établissement et co-pilote pédagogique.
Il ne pourrait être question d’un transfert simple de responsabilité de l’inspecteur au chef d’établissement, sans que le système n’offre la base suffisante pour un réel développement d’une évaluation plus globale et plus centrée sur l’acte pédagogique, en lien avec le parcours de l’élève et l’établissement.
La question du transfert de l’évaluation des enseignants a donc tout d’une bonne question : comment faire évoluer le système au bénéfice de tous, sans insister sur les prérogatives et les défenses corporatives, mais en regardant bien en face les vrais problèmes ? »

Jean Fleury
IA-IPR


« Il faut certainement changer la notation, celle existante n’est pas satisfaisante. La capacité pour le prof à entrer dans les clous au jour et à l’heure de l’inspection, la notation administrative ramassée entre 38,5 et 40, cela n’a, bien sur, aucun sens. C’est absurde, à l’heure actuelle, un IPR qui rencontre l’enseignant quelques heures peut monter sa note de 5 points, alors que le chef d’établissement qui travaille avec l’enseignant au quotidien n’a qu’une poignée de 1/10e de point pour valoriser son investissement.
Mais la notation proposée est encore pire. On attend des chefs d’établissement qu’ils soient des superhéros supercompétents capables de manager l’établissement mais aussi d’évaluer l’apport pédagogique de chaque enseignant dans sa discipline ! Et quelle naïveté de croire qu’il est possible d’évaluer ces qualités à partir des résultats des élèves, quand on sait que leurs progrès sont le fruit d’un travail collectif d’une équipe pédagogique !
Je ne sais pas trop comment il faudrait faire, sinon changer de culture et accepter l’évaluation par les pairs comme dans les pays nordiques et anglosaxons. Mais c’est un véritable changement culturel. »

Cédric Lemery
Professeur de sciences physiques en lycée

Propos recueillis par Roxane Caty-Leslé