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N° 550 - Former l’esprit critique

L’homme, même prisonnier, est un sujet pensant

Valérie Radawiec, François Guillouët

Des ateliers philo en prison, pour donner à chacun la possibilité de se construire, dans un univers si contraint, une pensée personnelle.

Au sein d’une maison d’arrêt de la région Auvergne-Rhône-Alpes, le dispositif relai prend en charge et accompagne des personnes détenues, au titre de la prévention de la récidive et de la lutte contre les violences. Ce dispositif est d’une durée de quatre mois environ, et associe différents partenaires dans l’établissement pénitentiaire : le service scolaire, le service pénitentiaire d’insertion et de probation, la psychologue, l’antenne d’addictologie, les personnels de détention.

Dans ce cadre, nous assurons quatre ateliers de philosophie d’une durée de trois heures. Les thématiques abordées sont la perception et la connaissance, le temps, la liberté, le désir et autrui. Elles sont en lien avec les problématiques explorées par les autres partenaires du dispositif. Nos ateliers philosophie prennent appui sur les travaux de Michel Tozzi, dans le cadre de la discussion à visée philosophique.

Ne pas se fier à ce qu’on voit

En début de séance, nous procédons à l’émergence des représentations des participants sur la perception. À partir de cette carte heuristique, nous leur proposons quelques illusions d’optique, et leur demandons de formuler leurs observations, ressentis et questionnements. Les participants se montrent en capacité de livrer une conclusion provisoire : « Les sens peuvent nous tromper. » Grâce à une guidance adaptée, nous élaborons collectivement la problématique de la séance : « Le monde perçu est-il le monde réel ? »

Nous réfléchissons ensuite, à partir d’un texte de Bertrand Russel, sur la distinction entre apparence et réalité. En cours de lecture, nous renvoyons les participants à leurs propres expériences. À l’interrogation de Russel, « si donc nous ne pouvons nous fier à ce que nous voyons à l’œil nu, pourquoi croire à ce que nous montre le microscope ? », ils émettent un positionnement personnel que nous les incitons à expliciter. L’apport d’illusions d’optique variées, et d’éléments quotidiens observés au microscope (grain de sel, cheveu, pointe de stylo-bille) provoque un étonnement propice au questionnement philosophique. À noter, la remarque socratique de l’un d’entre eux à propos des illusions d’optique : « Ce que je vois, c’est que je ne vois rien ! »

Nous explorons alors le bienfondé de certains stéréotypes et opinions, en soulignant la notion de point de vue. Afin de faire comprendre à quel point les stéréotypes et opinions communes sont légion, nous leur demandons d’émettre des propositions quant à diverses assertions telles que « Dominique (un homme) gagne bien sa vie » et « Dominique (une femme) gagne bien sa vie ». Nous les confrontons ensuite, ce qui permet à chacun des participants de prendre conscience des écarts entre les diverses réponses. Les interactions au sein du groupe aboutissent parfois à des discussions parallèles qui n’en sont pas moins intéressantes, comme l’égalité entre hommes et femmes, l’utilité du vote. La conception souple de la séance permet d’approfondir certaines propositions, de déconstruire quelques stéréotypes.

Grâce au cadre contenant et rassurant de l’atelier de philosophie, les apprenants s’expriment en toute confiance et authenticité. Nous constatons régulièrement qu’ils utilisent un langage pauvre et réducteur, celui de la détention. Nous observons aussi une réelle frustration lorsqu’ils n’arrivent pas à utiliser les termes adéquats pour formuler leur pensée. Les notions apportées au cours de la séance (perception passive et perception active, apparence et réalité, opinion et stéréotype) les aident à adopter un vocabulaire précis, favorable à la construction d’une pensée structurée. Peu à peu, au travers des ateliers philosophie, ils se ressentent comme sujets pensants, en capacité d’assumer un « je », favorisant l’abandon d’une pensée monolithique. C’est un réel étonnement pour eux de constater que leur pensée est différente de celle des autres.

Les critères du boudin

La prison est un milieu où l’on appréhende les choses sans nuance. L’atelier de philosophie, par des apports langagiers, aide les détenus à sortir d’un dualisme réducteur, en réintroduisant de la finesse au niveau de leurs positionnements. Ainsi, les propos homophobes particulièrement violents sont nuancés grâce à un questionnement réflexif du type « Avez-vous choisi d’être hétérosexuel ? ». L’argumentation produite sur la liberté de leur orientation sexuelle, et le fait de les questionner sur les orientations légales à adopter en la matière les amènent à se décentrer suffisamment pour être en capacité de se poser des questions inédites.

Autre exemple, au sujet du rôle de méchant joué en détention pour survivre, un participant nous affirme que tous les détenus portent un masque. Puis il pose la question suivante : « Ne risque-t-on pas un jour de devenir le masque que l’on porte en détention ? » De fait, l’atelier de philosophie semble être l’endroit propice à la réhumanisation de chacun ; il est étonnant de constater à quel point les participants sont surpris de se réapproprier une pensée individuelle, dans un lieu où s’exerce souvent une pensée unique. Notre rôle d’enseignant est de favoriser le dépassement d’un « langage égocentrique » (Lev Vygotsky), afin de comprendre que les autres ne sont pas des clones de soi, mais des sujets pensants uniques.

Un autre jour, à la question « Est-ce que l’on choisit de tomber amoureux ? », l’un des participants répond de façon péremptoire : « Moi, je ne sors pas avec des boudins. » Nous lui demandons alors de préciser les caractéristiques essentielles d’un « boudin ». La confrontation des représentations et les divergences dans le groupe sont fructueuses. La question qui fera basculer ses certitudes est : « Toutes les compagnes de vos amis sont-elles des canons de beauté ? Et pourtant, ils en sont amoureux ? » Il se montre alors embarrassé, car il lui semble difficile d’imaginer le regard de ses amis sur leurs compagnes, puis le regard que l’on peut porter sur ses propres choix esthétiques. L’embarras et la suspension de son jugement momentané l’amèneront à reformuler de façon radicalement différente son affirmation première.

Enfin, nous tenons à souligner la richesse du silence au cours des discussions à visée philosophique. Si ces temps semblent être source d’angoisse pour certains, ils se révèlent particulièrement signifiants pour la communauté de chercheurs. Ils relient les membres du groupe, en les invitant à une introspection propice à la réflexion. Ces silences partagés structurent et donnent ensuite plus d’importance à la parole.

Dans un lieu où la prise d’initiative est particulièrement restreinte, où l’individu perd son autonomie, où, pour survivre, il doit se conformer à un langage unique et à des postures dominantes, l’atelier de philosophie permet de créer un espace-temps intermédiaire où chacun prend conscience de son individualité, de sa singularité, et va à la rencontre de l’autre.

Valérie Radawiec
Formatrice à l’ESPE de Lyon (Rhône)

François Guillouët
Professeur des écoles spécialisé, maison d’arrêt de Lyon (Rhône)

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